Décryptage. « L’année 2026 est déjà la plus terrible » : la bataille du rail redouble en Ukraine
La Russie intensifie ses attaques contre le réseau ferroviaire en Ukraine. L’une des plus marquantes a eu lieu dimanche. Un drone russe a frappé un train de voyageurs reliant Kiev à Varsovie. L’attaque n’a pas fait de blessé mais elle s’est produite à 2 kilomètres de la frontière polonaise et peu après le passage d’un « train diplomatique » qui transportait l’ancien Premier ministre britannique Boris Johnson et un ancien chef de la CIA.
Les chemins de fer ukrainiens ne sont pas ciblés par hasard. Le train joue un rôle de premier plan dans la guerre car les aéroports sont fermés et les ports de la mer Noire sont soumis à un blocus. « C’est la ligne de vie de l’Ukraine », explique Claude Leblanc, auteur de Géopolitique du train (PUF). « Le réseau ferroviaire est très important pour exporter les céréales ukrainiennes et importer le matériel militaire depuis l’Europe ».
Le rail est aussi crucial pour évacuer les blessés, mettre à l’abri les civils et transporter des tonnes d’aide humanitaire. « Près de 4 millions d’Ukrainiens ont été évacués en train au moment des attaques russes massives », rappelle Claude Leblanc.
L’écartement des rails, un casus belli pour la Russie
Héritage de l’époque soviétique et plus gros employeur du pays, la compagnie ferroviaire nationale ukrainienne Ukrzaliznytsia était décriée avant la guerre pour sa corruption et son incapacité à se moderniser. Les 190 000 cheminots ont renversé la vapeur en se rendant indispensables dans la lutte contre l’envahisseur russe.
Les 23 000 kilomètres de voies qui représentent le troisième réseau ferroviaire d’Europe après l’Allemagne et la France sont d’importance vitale, notamment pour maintenir les liaisons avec l’extérieur.
Une grande partie du réseau est toujours aux normes soviétiques, avec un écartement des rails de 1 520 millimètres, différent de l’écartement standard européen de 1 435 millimètres, obligeant à changer de train ou d’essieux à la frontière.
La largeur des rails était déjà un enjeu important avant le début du conflit. « Bruxelles incitait l’Ukraine à se mettre aux normes européennes en adoptant l’écartement standard et en abandonnant l’écartement russe pour renforcer les liens avec l’Union européenne et sortir de la sphère d’influence de la Russie », explique l’auteur de Géopolitique du train. « C’est un élément qui a fâché la Russie car elle voyait bien que la stratégie était de pousser l’Ukraine à couper les ponts avec Moscou », ajoute Claude Leblanc.
Des rails fabriqués en France
En septembre 2025, l’Ukraine a inauguré un premier tronçon de 22 kilomètres à écartement européen entre les villes d’Oujhorod et de Tchop qui améliore la connectivité avec l’Europe. Il a été financé par l’Union européenne (UE) qui le présente comme la première étape d’un plan pour mettre le réseau ukrainien aux normes européennes. C’est un premier pas pour encourager la candidature de l’Ukraine à l’UE.
Dans ce contexte, la Russie risque d’accentuer sa guerre du rail en Ukraine qui vise aussi à démoraliser la population. « L’année 2026 est déjà la plus terrible », souligne Claude Leblanc qui recense plus de 1 550 frappes contre le réseau ukrainien depuis le début de l’année et 192 locomotives endommagées ou détruites (contre 217 entre 2022 et 2025).
Une partie des rails utilisés pour réparer les voies viennent de France. Paris et Kiev ont signé un accord qui prévoit de livrer 20 000 tonnes de rails et de remettre en état 150 kilomètres de voies. Ils sont notamment fabriqués à Hayange (Moselle) car l’Ukraine a perdu son principal fabricant depuis le siège puis l’occupation de l’aciérie Azovstal à Marioupol par la Russie.