De Napoléon à Trump : dans les secrets de la cour des Invalides
Emmanuel Macron et Donald Trump dans la cour des Invalides en juillet 2017.
© Yves Herman/AFP / N/C
Michaël Moreau 29/08/2026 à 08:00, Mis à jour le 29/08/2026 à 08:10
INVALIDES, SECRETS DE COUR (3/3) - On y accueille les grands du monde, on y rend hommage aux héros de la nation, on s'y recueille face aux tragédies. La cour des Invalides symbolise la grandeur, la mémoire et la reconnaissance de la France dans la plus pure tradition républicaine et militaire.
Il a fallu escorter Melania Trump, et lâcher le président américain à l’extérieur. Pour son premier 14 Juillet, en 2017, Emmanuel Macron reçoit, en grande pompe, Donald Trump, 100 ans après l’entrée des États-Unis dans la Grande Guerre. Les honneurs militaires sont rendus, la veille, dans la cour des Invalides. Les services protocolaires, prévenus tardivement, ont dû se mettre en quatre, et penser à tout. À l’irrégularité des pavés pour les talons de la première dame. « C’était l’un des soucis auxquels nous avons prêté une grande attention », se souvient le général Bruno Le Ray, gouverneur militaire de Paris à l’époque.
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Une personne achemine l’épouse du chef d’État par les travées qui évitent la chute devant les photographes. La voiture de Donald Trump provoque aussi des nœuds aux cerveaux militaires : il a fallu refuser qu’elle pénètre dans la cour, dont la portance est insuffisante. Le 13 juillet 2017, à 15 heures, quand surgit son long cortège, le président américain est déposé en dehors, sous le porche nord. Les poignées de main avec Emmanuel Macron sont démonstratives. Après que les hymnes ont retenti dans l’enceinte, le nouveau président français, qui connaît la charge des symboles, conduit jusqu’au tombeau de Napoléon son hôte subjugué par le gigantisme. L’honneur n’est pas moindre. La cour reçut parmi les plus grands de l’Histoire de ces derniers siècles. Et certaines visites sont restées gravées dans les manuels scolaires.
Hommages et obsèques
« La France vous remercie ! » lance ainsi, le 10 mai 1947, le président du Conseil Paul Ramadier. Ce jour-là, Winston Churchill est décoré de la médaille militaire française pour la victoire des Alliés. Même un ancien Premier ministre britannique sort du cadre des protocoles. Un cercle de craie blanche marque sa place, mais Churchill, canne à la main et uniforme beige de régiment, peine à s’y contenir. La cour accueille et honore les puissants. Pour les hommages funèbres de la nation, elle est le plus haut niveau protocolaire.
« Dès la fin du règne de Louis XIV, il y a des obsèques », raconte Sébastien Bontemps, du musée de l’Armée, docteur en histoire de l’architecture. Avant que Napoléon, Premier consul, ne décide en 1800 d’ajouter aux Invalides sa fonction de nécropole militaire. Il y transfère d’abord la dépouille du maréchal de Turenne, à qui Louis XIV avait déjà offert, après sa mort au combat en 1675, un hommage exceptionnel, préfigurant en France la pratique du « deuil national », avec inhumation à la basilique Saint-Denis et cérémonie à Notre-Dame. Napoléon y rapatrie aussi le cœur de Vauban.
C’est ainsi qu’« une cérémonie d’hommage aux Invalides inscrit aujourd’hui le défunt dans la grande Histoire de France », relève Pierre-Yves Bocquet, conseiller mémoire de François Hollande à l’Élysée. Et ce, surtout depuis le plus colossal des événements vécus ici : le retour des cendres de Napoléon, dans le froid glacial du 15 décembre 1840, sous Louis-Philippe. Le moment est magnifié par Victor Hugo dans Choses vues : « Le char de l’empereur apparaît. Le soleil, voilé jusqu’à ce moment, reparaît en même temps.. (...) On dirait que le char traîne après lui l’acclamation de toute la ville comme une torche traîne sa fumée. » Cent ans plus tard, jour pour jour, dans la nuit du 14 au 15 décembre 1940, se déroule une page plus sombre. La collaboration organise le retour d’Autriche des restes de l’Aiglon, le fils de Napoléon, sans ferveur populaire cette fois. Hitler l’a accepté pour donner des gages à Vichy. L’amiral Darlan et Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne, prononcent un discours. Pétain ne se déplace pas.
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Dans la cour des Invalides, Napoléon est partout. Sa statue monumentale, avec redingote et main dans le gilet, veille depuis la galerie supérieure sud. Celle-là même qui fut jadis érigée sur la colonne Vendôme, puis jetée dans la Seine en 1871, lors de la débâcle française, pour qu’elle ne soit pas récupérée par la Prusse. D’autres trésors ont, eux, été sacrifiés sans retour. Le 30 mars 1814, quelques jours avant l’abdication de Napoléon, et alors que l’armée des coalisés (Russes, Prussiens, Autrichiens) pénètre dans Paris, le maréchal Sérurier, gouverneur des Invalides, ordonne en urgence de brûler 1 200 drapeaux étrangers dans la cour. Ils avaient été pris sur les champs de bataille depuis le Moyen Âge, et avaient longtemps été suspendus à Notre-Dame. « Sérurier craint une terrible humiliation : que les ennemis en reprennent possession, poursuit l’historien Sébastien Bontemps. Il faut s’imaginer, dans cette cour d’honneur, ce bûcher gigantesque… »
Accessible au public
Décidément, la cour s’impose comme celle des trophées de guerre quand 100 ans plus tard, dès octobre 1914, ceux arrachés aux Allemands sont remis au général Niox, alors gouverneur des Invalides, lors d’une cérémonie, puis exposés au public. C’est une démonstration patriotique. Les visiteurs déambulent dans la cour pour contempler les canons et les restes d’un zeppelin abattu. Après la Seconde Guerre mondiale, l’époque est aux commémorations des maréchaux : Leclerc, dont l’accident d’avion en 1947 crée une immense émotion nationale, de Lattre de Tassigny qui disparaît en 1952… L'esplanade est souvent mise à contribution, pour y associer la population.
En 1961, après le putsch des généraux, de Gaulle se sert du transfert des cendres de Lyautey (1854-1934), maréchal de la France coloniale, pour tenter de refermer un chapitre douloureux de notre histoire. Il axe son discours autour de l’idée que l’administrateur militaire aurait approuvé l’accession des peuples colonisés aux « responsabilités de l’indépendance ». À la rentrée 2026, l’achèvement des travaux permettra le grand retour de la liturgie républicaine et militaire dans la cour d’honneur. « Ce bruit des tambours, l’hymne, la marche funèbre de Chopin…, énumère le général Loïc Mizon, le gouverneur militaire de Paris. Vous avez beau avoir 37 ans de service, c’est toujours le même frisson. »
Michaël Moreau est journaliste et auteur de « Sa Majesté nomme » (éd. Robert Laffont).
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