Allemagne : des livres d'occasion achetés en masse pour l'IA
En Allemagne, des antiquaires et des libraires écoulent plus de livres que d'habitude depuis le mois de mai. Réalisées en ligne par des intermédiaires, les commandes sont expédiées à de mystérieux acquéreurs outre-Atlantique. De nombreux vendeurs soupçonnent des achats effectués pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle.
Roger Sonnewald dirige l'une des plus anciennes librairies d'Allemagne, à Tübingen, dans le Land du Bade-Wurtemberg. Pour lui, tout a commencé par une commande, comme il en reçoit souvent, sur une plateforme de vente en ligne.
La sélection des titres lui a certes paru un peu déconcertante, car elle portait sur un œuvre d'Hermann Hesse et un recueil de chansons régionales souabes, mais l'antiquaire a quand même honoré cette commande. C'est en réalisant plus tard l'ampleur du phénomène qu'il a compris que ces achats pourraient servir à l'entraînement des IA.
"Au début, on ne savait pas trop quelles étaient les intentions derrière tout ça", raconte-t-il jeudi dans l'émission Forum. "C'était d'ailleurs assez énigmatique, puisqu'on parle d'une, voire de plusieurs entreprises intermédiaires qui achètent d'abord les livres en Allemagne, et qui les expédient ensuite à l'étranger. Mais je pense que les choses sont devenues assez claires pour tous ceux qui voulaient le voir, au plus tard en juin: ces livres sont de la nourriture pour l'IA, pour le dire de façon un peu crue."
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AP2011 - SEBASTIAN WILLNOW
Scannage à large échelle
En janvier, le Washington Post révélait déjà l'existence du "Projet Panama" d'Anthropic, c'est-à-dire l'achat de millions de livres, pour les désassembler et les scanner page par page.
Les libraires allemands sont convaincus d'avoir ici affaire au même type de pratiques. De son côté, Zoom Books – la principale entreprise derrière ces achats en Allemagne – assure ne pas détruire de livres, mais refuse de dévoiler l'identité de ses clients.
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Pas d'unanimité au sein de la profession
Le phénomène divise la profession. Pour certains libraires et antiquaires, ces ventes sont une aubaine. Elles leur permettent d'écouler des stocks dormants, dont plus personne ne voulait, comme des livres de cuisine, de voyages, ou des manuels techniques obsolètes.
Un argument que Roger Sonnewald comprend, mais qui a ses limites, selon lui: "Dès lors qu'il y a d'autres livres parmi ces commandes, comme des titres philosophiques ou de la littérature, alors c'est aussi une question de patrimoine culturel et de contenu", soutient-il.
"Si tout cela se perd de plus en plus, alors c'est un peu comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury: les livres physiques se raréfient et on se retrouve avec des contenus artificiels sur Internet. Des contenus raccourcis, modifiés, ou dont l'accès devient peut-être aussi plus difficile. Je trouve cela effrayant."
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La question du droit d'auteur
A cela s'ajoute aussi un argument juridique. Les ouvrages concernés, datant des années 1970 et au-delà, sont encore protégés par le droit d'auteur en Allemagne.
Le syndicat professionnel du commerce du livre dénonce un "vol de propriété intellectuelle sans précédent" et réclame plus de transparence sur les données utilisées pour entraîner les IA.
Plusieurs procédures sont en cours chez notre voisin. La Cour de justice de l'UE doit, elle aussi, se pencher sur le sujet, mais le débat est encore loin d'être tranché.
Sujet radio: Anne Mailliet
Texte web: Antoine Michel