De Marcel Duchamp à Annette Messager, les folles collections des artistes au musée des Beaux-Arts de Lyon
Ce sont de petites choses de rien. Une mini-tour Eiffel que l’on pourrait acheter à un vendeur à la sauvette, un lion en plastique, une ampoule. Assemblés en ronde sur des plaques qui tournent devant un projecteur, ces objets deviennent dans cette mise en scène des géants d’ombres et de lumières, leurs silhouettes projetées sur le mur dansant comme des personnages tantôt merveilleux, tantôt étrangement menaçants. Signée de l’Allemand Hans-Peter Feldmann (1941–2023), l’installation Shadow Play raconte la passion de l’artiste pour la collection d’objets, lui qui a tenu un magasin de jouets et d’antiquités à Dusseldörf entre 1975 et 2015, et passé plus de la moitié de sa vie au milieu d’un amoncellement baroque de marchandises.
L’œuvre raconte aussi comment l’artiste conceptuel a tâché de brouiller les frontières de ce qui fait art ou non ; collectionneur frénétique, il a créé plusieurs séries d’œuvres à partir de choses plus ou moins sans valeur, qu’il refusait de signer ou de dater, jusqu’à épingler sur le mur du musée Guggenheim l’intégralité des billets (véritables !) de la dotation du prix Hugo Boss reçu en 2010. Sa boutique elle-même est parvenue au rang d’œuvre d’art, exposée au musée Lenbachhaus à Munich – un peu comme celle que Ben (1935–2024) a ouvert à Nice en 1958, et qui a rejoint le musée national d’Art moderne après son démontage en 1973. Celle-ci est désormais l’une des installations les plus célèbres du Centre Pompidou, co-auteur de la grande exposition « Musée sentimental » au musée des Beaux-Arts de Lyon, auquel il prête son trésor.

voir toutes les images
Ben, Le Magasin de Ben, 1958–1973
i
Matériaux divers • 402 × 446 × 596 cm environ • © Ben Vautier / ADAGP, Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn
Dans ce parcours extrêmement riche (il s’étend sur trois étages), les trois co-commissaires Sylvie Ramond, Sophie Duplaix et Isabelle Bertolotti explorent la passion des artistes pour la collection, et mettent l’accent sur la façon dont ils en font œuvre, réunissant des dizaines, des centaines voire des milliers d’objets dans des installations, comme l’ont fait Hans-Peter Feldmann et Ben. Dans le genre, on ne saurait faire plus spectaculaire que Sophie Calle (née en 1953), qui a transporté l’intégralité des objets et œuvres qui meublent sa maison au musée Picasso en 2023, dévoilant aussi bien son intimité que ses goûts, ses amitiés, le temps d’une immense expertise.
Ce que racontent les objets de l’artiste
On le redécouvre ici, la collectionnite des artistes ne date donc pas d’hier, et leurs assemblages, accumulations et autres mises en scène dévoilent bien souvent un attachement sentimental aux choses de la vie, même les plus « dérisoires », comme le soulignent les commissaires, et remettent en question la marchandisation à outrance de l’art.
L’exposition a deux inspirations, qui ouvrent son parcours : le musée des Monuments français, créé par le peintre Alexandre Lenoir (1761–1839) à la fin du XVIIIe siècle, et dont la scénographie jouait d’atmosphères et d’évocations qui ont largement inspiré les artistes – notamment ceux du style troubadour. Ainsi que les « musées sentimentaux » de Daniel Spoerri (1930–2024), une série d’expositions qui ont débuté au Centre Pompidou en 1977 et qui présentaient des reliques de personnalités accompagnées de récits sensibles, où chaque objet avait le « pouvoir d’activer la mémoire, les émotions, les sentiments ».

voir toutes les images
À gauche, George Brecht, « Chair Event (chaise en bois peinte en blanc, orange, canne d’aveugle peinte) », 1960. À droit, Daniel Spoerri, « Tableau-piège (Restaurant Spoerri, Düsseldorf) », 1968
i
© ADAGP, © Blaise Adilon. © ADAGP, © Collection macLYON – Photo Blaise Adilon
Avec ses plus de 250 œuvres et objets, le mur de l’atelier d’André Breton éclaire le « paysage mental » d’un géant de l’art du XXe siècle.
La suite du parcours est simple à décrire : chaque artiste investit une salle avec une installation (ou plusieurs). Quelques-unes se font la malle et se disséminent dans d’autres salles, telles quelques chaises de George Brecht (1926–2008). Lié au mouvement Fluxus, le New-Yorkais d’origine a créé des dizaines de « scripts-partitions » pour des chaises, lesquelles devaient être associées à des objets insolites et, parfois, à une citation issue du Guinness Book of Records.
En pratique, cela donne par exemple une chaise peinte en blanc, accompagnée d’une torche électrique et d’un grand parapluie ouvert, allant de pair avec une petite plaque sur laquelle il est écrit que le calmar Atlantique géant est « le plus lourd des animaux invertébrés ». Pour Brecht, l’art apparaît ici comme une expérience qu’il s’agit simplement d’activer, même avec de simples ingrédients du quotidien.

voir toutes les images
Marcel Duchamp, De ou par Marcel Duchamp ou Rrose Selavy (la Boîte-en-valise), Série F, 1966
i
9,9 × 41,5 × 38,5 cm (boîte fermée) ; 39 × 92 × 91 cm (boîte ouverte) • © Association Marcel Duchamp / ADAGP, Image © Lyon MBA – Photo Martial Couderette
On croise également quelques œuvres bien connues du genre de la collectionnite, comme des vitrines de Christian Boltanski (1944–2021), la Boîte-en-valise de Marcel Duchamp (1887–1968) ou encore le mur de l’atelier d’André Breton (1896–1966), autre morceau fameux du Centre Pompidou, qui éclaire le « paysage mental » d’un géant de l’art du XXe siècle, riche de plus de 250 œuvres et objets.
Des œuvres réduites en miettes
Parmi les plus surprenantes, Les Pensionnaires d’Annette Messager (née en 1943) aligne des dizaines de moineaux naturalisés dans des mises en scène enfantines, les oiseaux apparaissant vêtus de petits tricots aux couleurs pastel, jouant ou se promenant. Une « microsociété », précisent les commissaires, qui « rejoue les bonheurs et les drames de la condition humaine », et trouble par son aspect macabre – l’artiste a eu l’idée de cette série en ramassant un moineau mort dans la rue, puis en tricotant pour lui un trousseau de bébé. Vertige…

voir toutes les images
Annette Messager, Les Pensionnaires (détail), 1971–1972
i
Installation de 14 vitrines, de 3 éléments muraux et d’une ampoule suspendue à un fil. Verre, métal, oiseaux naturalisés, crayon de graphite, plumes, papier, laine, photographie, drap de coton, ampoule électrique. • Une grande vitrine : 101 × 150 × 90cm Deux vitrines : 101 × 115 × 30cm Trois vitrines 101 × 80 × 80 cm Huit vitrines : 101 × 30 × 30cm • © ADAGP, Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn
Mais, plus qu’une activité mélancolique, la collection permet à certains de faire table rase du passé pour aborder l’avenir. Au début des années 1970, Hervé Fischer (né en 1941) propose ainsi à près de 400 artistes de lui envoyer une œuvre à déchirer, pour tourner une page et « se confronter à la société avec un nouveau regard », analysent les commissaires. La plupart acceptent, et le résultat s’étend sur tout un mur, réunissant dans de petits sachets en plastique les œuvres réduites en miettes, signées Gérard Fromanger, Ray Johnson ou Peter Klasen.
Chaque sachet est fermé par un carton, sur lequel Hervé Fischer a écrit le nom de l’artiste et signé avant d’exposer le tout, dans une installation qui questionne la fonction « sociologique, politique et marchande » de l’art, indiquent les commissaires. Une pratique libératrice, qui bouscule les idées reçues sur la collection et dépasse son simple rôle de conservation pour devenir un « geste collectif ».
Arrow
Musée sentimental – André Breton, Daniel Spoerri, Joseph Cornell, Annette Messager, Marcel Duchamp, Ben…
Du 11 septembre 2026 au 14 mars 2027
Musée des Beaux-Arts de Lyon • 20, place des Terreaux • 69001 Lyon
www.mba-lyon.fr