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De l’art de vivre à l’art de la crise : la France face à son image

Le décryptage de Josette Sicsic (Futuroscopie)

Les événements désastreux qui ont perturbé les rues françaises n’ont échappé à personne. Inutile de revenir sur leur déroulement. Néanmoins, les milliers de commentaires et d’images qu’ils ont suscités méritent que l’on y revienne. Car une fois de plus l’activité touristique s’en est ressentie et s’en ressentira. Rien n’est réglé. De nouvelles mobilisations se préparent pour cette fin de semaine et le 5 novembre 2026.



De l’art de vivre à l’art de la crise : la France face à son image - Depositphotos.com Auteur VisualGeneration

De l’art de vivre à l’art de la crise : la France face à son image - Depositphotos.com Auteur VisualGeneration

PONANT

Les touristes qui ont visité la France ce week-end n’en auront pas eu pour leur argent. Du Louvre au musée d’Orsay en passant par le musée Picasso et la Fondation LVMH, les musées parisiens ont été verrouillés, tout comme une grande partie de ceux de Marseille, Lyon, Bordeaux. Même la célèbre Foire artistique Art Basel sise au Grand Palais a tiré le rideau 2 jours plus tôt, de crainte d’actes de violence.

La France et son principal atout, ses sites culturels, ont bel et bien affiché porte close en prévention d’éventuelles émeutes comme celles qui l’ont défigurée le 17 octobre. Émeutes dont les images terrifiantes ont vite fait le tour du monde, désacralisant l’art de vivre à la française et les charmes de notre douce France.

En quelques heures, selon notre confrère du Parisien : les syndicats hôteliers (le GHR et l'UMIH) ont enregistré une baisse immédiate de 47 % des nouvelles réservations et un taux d'annulation global oscillant entre 5 % et 10 % selon les établissements. Certains professionnels rapportent même des pertes locales atteignant 30 % à 40 % des nuitées prévues pour les week-end au cœur de la capitale.




Il faut dire que zigzaguer entre des gaz lacrymogènes, des coups de matraque, des boutiques dévastées n’a rien de très plaisant. Le tout sur fond de couvre feu, de transports très perturbés, voire inexistants et de forces de police débordées et désemparées.

Certes Paris, Lyon, Marseille ne représentent pas toute la France mais une mairie qui brûle et un Office du tourisme qui s’embrase tandis qu’un crime raciste odieux traduit la haine ambiante dans nos rues n’ont pas de quoi donner des envies de France dans les jours qui viennent.

Les images qui s’accrochent désormais aux imaginaires sont capables de ruiner des siècles de représentations positives de notre pays et d’amplifier le fameux syndrome de Paris dont les touristes japonais ont été les premières victimes.

Une presse internationale déchaînée

Pour attiser les braises, du Guardian au quotidien espagnol El Pais en passant par China Daily, la presse internationale effarée a décrit les scènes de guerre et de pillage que nous avons tous vues et revues et s’est demandée « Pourquoi la rue française une fois de plus s’embrasait ». Une vieille tradition révolutionnaire ? Soit. Les conséquences d’une gouvernance centralisée jugée encore trop autoritaire ? Bien sûr. Mais l’exaspération à la française a probablement d’autres spécificités plus conjoncturelles.

On l’a dit et redit, les problèmes de pouvoir d’achat touchant de plus en plus de monde, l’escalade du prix de l’essence, un service public à bout de souffle, la montée des inégalités… n’encouragent pas la société française à rester tranquille avec pour seul avenir : rembourser une dette colossale qui ruine l’avenir de tous, notamment des jeunes. Ces jeunes lycéens et étudiants qui enflamment les rues depuis plus d’un mois, demandent pourtant tout simplement que l’on résolve des problèmes basiques de chauffage, de mobilier, de confort tout en leur offrant un enseignement digne d’un pays qui s’emploie à donner des leçons au reste du monde, sans prendre en compte les évolutions qui sont à la manœuvre.

Jérôme Fourquet a évoqué parmi d’autres sociologues le communautarisme générant une « archipelisation » de la société. Quant au géographe Christophe Guilluy, voilà longtemps qu’il dénonce les inégalités et la vague populiste qui va avec et que l’on retrouve dans tout le monde occidental.

Ses ouvrages : La France périphérique (2014) et Le Crépuscule de la France d’en haut (2017) ont particulièrement bien anticipé des phénomènes qui aboutissent à une rupture du lien, la fin de la classe moyenne et à une sorte de société bancale dans laquelle on ne se comprend plus et l’on ne se reconnaît plus. Une « No society ».

Pire, une société dont les enfants craignent l’avenir et son chargement de désillusions, ses risques de déclassement, la tyrannie du diplôme, la panne de l’ascenseur social, la domination de l’IA… Représentant 13% de la population, ces jeunes de 18 à 28 ans dont 7 sur 10 expriment des difficultés à se projeter dans l’avenir, voire une impossibilité, sont ceux que l’on retrouve dans les cortèges les plus souvent calmes et bon enfant qui traversent nos rues, mais aussi celles d’autres capitales européennes.

Milan, Madrid, Barcelone connaissent également des flambées de révolte. Avec des armes plus pacifistes, les Espagnols par exemple organisent des sittings tandis que les jeunes Italiens s’emploient à réclamer des écoles pour les étudiants ! Mais les mobilisations albanaises ne sont pas de même nature, comme on l’a dit à tort…

« Le fond de l’air n’est pas rouge, il est brun »

Autre point : la comparaison que certains ont voulu faire avec les révoltes de Mai 68 n’a pas grand-chose à voir. Dans un monde économiquement encore en forme où le chômage était anecdotique et où les enfants n’ignoraient pas qu’ils vivraient mieux que leurs parents, la croyance en l’avenir était unanimement partagée et les revendications touchaient plus la place des femmes dans la société, les conditions de travail et d’enseignement.

Il y a 60 ans, le fond de l’air était rouge, solidaire, optimiste et non pas brun comme il l’est aujourd’hui.

Désemparés, les jeunes cherchent à donner du sens à leur existence. Un sens que rien ne leur indique aujourd’hui. Surtout pas ceux qui nous gouvernent. D’où les réactions violentes d’une partie d’entre eux et les réactions modérées de ceux qui choisissent la fuite.

La vie est ailleurs

… Très nombreux, les jeunes ont intégré le voyage et le séjour à l’étranger dans leur avenir. Imaginant pouvoir vivre plus décemment et sereinement au dela de leurs frontières, ils partent soit pour étudier, soit pour travailler, soit pour faire du bénévolat dans des organisations humanitaires, soit pour « ne rien faire » tout simplement.

L’exode rural fait également partie de leur stratégie pour « vivre mieux » et éviter les affres des dégradations environnementales et des changements climatiques, celles des loyers trop élevés, du stress et éventuellement d’une nouvelle épidémie.

Ne l’oublions pas, cette génération qui défile dans nos villes, est aussi celle qui a subi l’enfermement imposé par la luttre contre le Covid. Une blessure de plus !


• En France : 49 % des déplacements des jeunes se font dans l'Hexagone, le littoral restant leur destination favorite (55 % des intentions).
• En Europe : 44 % choisissent des destinations européennes limitrophes ou proches (l'Espagne, l'Italie et le Portugal arrivant en tête).
• À l'international : La tendance vers les voyages long-courriers s'accentue chez les plus jeunes. En 2026, 55 % des jeunes de la Génération Z déclarent vouloir voyager davantage à l'étranger.

Selon l’étude Semantiweb réalisée sur 100 000 conversations enregistrées sur les réseaux sociaux : Tik Tok, Instagram, X, Pinterest, Snapchat… « la vulnérabilité hyper dominante avec 55% des expressions recueillies, porte sur les peurs liées à la santé mentale et physique. Pour ces jeunes, ce n’est plus tabou de parler de dépression, angoisse, anxiété chronique… »

Étude réalisée pour le compte de la Maif.
Semantiweb.fr/


Josette Sicsic - DR

Josette Sicsic - DR

Journaliste, consultante, conférencière, Josette Sicsic observe depuis plus de 25 ans, les mutations du monde afin d’en analyser les conséquences sur le secteur du tourisme.

Après avoir développé pendant plus de 20 ans le journal Touriscopie, elle est toujours sur le pont de l’actualité où elle décode le présent pour prévoir le futur. Sur le site www.tourmag.com, rubrique Futuroscopie, elle publie plusieurs fois par semaine les articles prospectifs et analytiques.

Contact : 06 14 47 99 04
Mail : [email protected]


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