De Dua Lipa à Christopher Nolan : comment Christophe Ono-dit-Biot dépoussière « L’Odyssée » face à des élèves antibois en marge de son Prix Jacques-Audiberti
Ancien professeur de français avant d’embrasser avec succès la carrière de journaliste et écrivain, Christophe Ono-dit-Biot n’a rien perdu de sa passion pour la transmission quand, ce vendredi, il est allé à la rencontre de collégiens de Roustan et de lycéens de Jacques-Audiberti, au moment de recevoir le prix littéraire du même nom décerné par la Ville d’Antibes depuis 1989 pour une œuvre en rapport avec la mer.
D’abord timides, les adolescents se sont finalement prêtés au jeu des questions, photos et autographes avec l’écrivain à la médiathèque Albert-Camus. Le natif du Havre, qui a grandi face à une autre mer que la Méditerranée, a rassemblé ses suiveurs autour d’une thématique d’actualité : L’Odyssée. Pour certains, cela renvoyait au dessin animé Ulysse 31, pour d’autres au dernier film de Christopher Nolan. Ono-dit-Biot, lui, s’est surtout adossé au classique : le texte du poète Homère qui narre le retour d’Ulysse à Ithaque avec L’odyssée de l’Odyssée (édition Grasset), en le décortiquant à sa manière, entre anachronismes et explication de textes.
« Je remercie Christopher Nolan d’avoir redonné envie aux gens d’aller lire le texte d’Homère », sourit Christophe Ono-dit-Biot dont l’odyssée personnelle prend racine bien avant le scénario du réalisateur d’Inception. « J’ai été dans votre position à votre âge, lance l’auteur à son jeune public. Je faisais du grec au collège et j’ai eu la chance de rencontrer deux écrivains helléniques, passionnés de la Grèce antique : Jacqueline de Romilly et Jacques Lacarrière. Cela a été un point de bascule car cela a été la porte d’entrée vers des histoires mythologiques et donc vers L’Odyssée ».
Dans cet échange passionnant, les élèves ont pris la mesure de l’œuvre d’Homère mais aussi celle d’Ono-dit-Biot. « C’est un texte qu’il faut s’approprier, qui nous donne une boussole. C’est un livre à décoder, 12 000 vers dans une langue à part. Ce livre est là pour me mettre entre Homère et vous pour le décoder, étaye l’écrivain face au jeune public. Je voulais rendre cette œuvre la plus accessible possible ».
Surtout, Christophe Ono-dit-Biot, habité par le texte, place le récit antique dans la modernité. « Chaque époque peut se reconnaître dedans. Ça parle d’un homme qui veut rentrer chez lui, un vétéran de la guerre qui n’a plus de nouvelles de sa famille, sa famille n’a plus de nouvelles de lui et, en voulant rentrer chez lui, plus rien ne ressemble à ce qu’il connaît. On y aborde des thèmes universels : l’amour, le deuil, le féminisme et même l’intelligence artificielle, quelque part, quand on parle des bateaux des Phéaciens qui naviguaient par la seule force de la pensée. »
Sans être pompeux ou didactique, Ono-dit-Biot passionne, replace constamment L’Odyssée dans l’époque actuelle tout en rafraîchissant des concepts comme l’hubris — l’orgueil excessif — ou le calvaire de Sisyphe, dépeint par Albert Camus comme la métaphore de la condition humaine face à l’absurde. « On est dans une époque qui va tellement vite qu’on a besoin de retourner aux textes qui ont fondé notre civilisation, poursuit l’auteur envers le jeune public. Quand on enseigne, les textes sont durs, ce ne sont pas les mêmes langues, les professeurs sont donc essentiels pour faire de la médiation et créer une passerelle avec les élèves. »
"Vous n’êtes pas obligés de finir un livre. Je ne le fais pas moi-même, parfois le soir je lis quelques pages d’un livre, c’est comme goûter un alcool fort"
Patrice Lapoirie / Nice-matin
Pour capter son auditoire, outre Nolan, Ono-dit-Biot s’appuie sur Percy Jackson ou encore Dua Lipa et son book club (la chanteuse partage chaque mois une sélection littéraire personnelle et propose des entretiens exclusifs avec les auteurs) tout en rassurant les plus fébriles lecteurs : « Vous n’êtes pas obligés de finir un livre. Je ne le fais pas moi-même, parfois le soir je lis quelques pages d’un livre, c’est comme goûter un alcool fort, un petit shot. Je vais prendre simplement la température d’un auteur qui me parle ».
Le fil rouge reste et demeure l’humain. De la Grèce antique au centre-ville d’Antibes, rien n’a changé. « L’Odyssée explique ce qu’est être un être vivant : l’amour, la colère, la peur, le deuil, le désir. Tout ce que l’on peut expérimenter dans une vie est dans ce livre. » Une pensée reçue par le jeune public que les pairs d’Ono-dit-Biot, réunis dans la foulée pour un moment plus formel, n’ont pas boudé. « On est dépaysés et chez soi en même temps dans le livre de Christophe, poursuit Didier van Cauwelaert, le président du jury Jacques-Audiberti. Il y a une forme d’espièglerie dans la manière dont le livre est écrit. Christophe est précieux dans notre époque… »
Mais Christophe Ono-dit-Biot ne pouvait pas recevoir les lauriers sans en dresser, un peu, à son héros, Ulysse : « Il est très imparfait, Ulysse fait des choses extraordinaires mais aussi des choses misérables, on se reconnaît tous en lui. »