Dambudzo Marechera, «l’enfant terrible» de la littérature zimbabwéenne
À l’occasion de la parution de la version numérique de Cimetière de l’esprit, le recueil de poésies de Dambudzo Marechera, voici l’intégralité de l’entretien réalisé il y a deux ans avec Xavier Garnier et Pierre Leroux, les traducteurs de l’anthologie lors de sa publication en version papier. Les traducteurs reviennent sur la vie et l’œuvre de cet écrivain atypique.
Dambudzo Marechera, né en 1952 dans un township de Rhodésie (l’actuel Zimbabwe) meurt du sida à l’âge de 35 ans, à Harare en 1987. Romancier et poète, il est l’œuvre d’une œuvre avant-gardiste composée de quatre romans dont deux sont disponibles en français (La Maison de la faim aux éditions Dapper et Soleil noir aux éditions Vents d’ailleurs) et d’un recueil posthume de poèmes réunis par l’éditrice et amie de l’auteur, Flora Veit-Wild, à qui l’on doit aussi un « source book » sur la vie et l’œuvre de Marechera et une bibliographie annotée.
Superbement traduits en français par les universitaires Xavier Garnier et Pierre Leroux, Cimetière de l’esprit est une anthologie moderniste, qui nous tient en haleine par son exploration inventive et poignante de tourments existentiels. Inspirée de la littérature européenne moderne, avec pour modèle T.S. Eliot, Baudelaire ou Joyce, l’œuvre littéraire de Marechera est à mille lieues de la négritude ou de toute forme de nationalisme littéraire. Un positionnement pleinement assumé par l’auteur qui, comme ses biographess aiment à le rappeler, envoyaient balader ses critiques qui lui reprochaient son aliénation culturelle, en leur répondant que « si vous écrivez pour une nation spécifique ou pour une race spécifique, alors allez-vous faire voir ».
Dambudzo Marechera s’est fait connaître comme écrivain en publiant en 1978 son premier roman iconique Maison de la faim. Il fut acclamé à sa sortie comme un chef-d’œuvre de la narration moderniste. La fiction de Marechera s’inspire de la misère et l’abjection de sa jeunesse dans le Zimbabwe colonial, mais aussi de la vie déstructurée et marginalisée que l’écrivain a menée sous les ponts de Londres ou plus tard dans les rues de Harare. Rappelons que son comportement anarchique lui avait valu d’être expulsé des lycées et des universités, notamment d’Oxford où l’on l’a accusé d’avoir tenté de mettre le feu à un bâtiment universitaire. Sa lente autodestruction entraînée par la plongée dans l’alcool et les drogues n’ont pas empêché l’écrivain de remporter en 1979 le prestigieux prix Guardian du premier roman pour Maison de la faim. Entretien.
RFI : Pour Dambudzo Marechera, tout commence par un trauma originel, survenu à l’âge de onze ans lorsqu’il se retrouve confronté au cadavre de son père mort accidenté. « Cette scène traumatique hante toute l’œuvre de Marechera », écrivez-vous dans votre préface à son recueil de poèmes Cimetière de l’esprit…
Xavier Garnier : A travers sa poésie, Dambudzo Marechera a reconstitué cette scène traumatique originelle qui l’a hanté toute sa vie. Le père du poète serait mort dans un accident de camion, ou peut-être dans un accident de train. Difficile d’affirmer de manière certaine. Toujours est-il que, dans la morgue, le fils Marechera a vu le corps inanimé de son père non seulement ensanglanté, mais aussi entaillé de partout. On l’a fait entrer dans cette salle pour qu’il identifie le corps et cela fut un véritable trauma pour l’adolescent. D’où sans doute le caractère visuel de la poésie de Marechera, qui est une poésie presque de voyeur. On a l’impression que le poète veut nous donner à voir la scène originelle. Le lecteur le suit dans ses fantasmes sur les violences subies par le défunt, avec les entailles comme autant d’anfractuosités à travers lesquelles nous pénétrons dans les abîmes de son inconscient.
Marechera est considéré comme l’enfant terrible de la littérature zimbabwéenne. D’où lui vient cette réputation ?
Xavier Garnier : De son comportement social anarchique, que l’on pourrait attribuer à son enfance qui fut extrêmement difficile. Marechera a beaucoup souffert de la pauvreté, des privations, mais il a surtout été traumatisé par la mort de son père, Il a porté cette douleur, je pense, toute sa vie. Ce qui l’a fait tenir, c’est la littérature, en particulier la poésie qu’il écrit depuis l’adolescence. A travers sa pratique littéraire, il a réussi à transformer ce noyau de souffrances en quelque chose de vital. C’est de ce trauma qui est nodal dans sa poésie que vont naître les éclats de vie que sont ses poèmes.
Pierre Leroux : En fait, c’est tout son parcours qui est une suite d’événements anarchiques, avec des versions concurrentes. Le poète s’est construit une persona, qui fait qu’on raconte plus sa vie qu’on ne lit ses livres. Nous savons que c’était un étudiant brillant et qu’il est passé par l’université d’Oxford. Il affirme avoir été exclu d’Oxford parce qu’il aurait refusé de passer un examen médical demandé par les autorités pour s’assurer qu’il n’était pas atteint de schizophrénie. Marechera a raconté qu’une fois exclu de l’université, il a vécu dans des squats en Angleterre, avant de revenir au Zimbabwe en 1982. Il est revenu dans le pays Son billet d’avion était pris en charge parce qu’il revenait dans le pays pour le tournage d’un film adapté de son roman La Maison de la faim. Paru en 1978, ce roman avait été primé en 1979 par le Guardian Fiction Prize. Mais le retour au pays fut particulièrement rocambolesque. Pour commencer, son passeport n’était pas en règles. Il se fâcha ensuite avec l’équipe du film et le tournage dut être interrompu. Il semblerait que les producteurs ne lui auraient jamais payé son billet de retour pour l’Angleterre. A partir de ce moment, sa situation personnelle va se détériorer. Ses rapports conflictuels avec sa famille et ses amis ne facilitent pas son intégration. Les biographes de Marechera ont évoqué une rencontre avec des écrivains amis qui se transforme en pugilat, semé d’insultes. Il vient à peine de les retrouver qu’il commence à les traiter de « vendus » tout simplement parce qu’ils étaient fonctionnaires. Ses amis lui disent : « D’accord, nous sommes des vendus, mais toi, de quoi tu vas vivre maintenant que tu es rentré ? » Il leur répond : « I’m going to rough it up ». « Je vais vivre à la dure. J’ai déjà vécu à la dure. Je m’en fiche ». C’était ça Dambudzo Marechera, bouillonnant de tensions et inconscient des malheurs qui le guettaient. L’homme se plaisait à s’imaginer en écrivain maudit.
On sait que Dambudzo Marechera a grandi dans un milieu extrêmement pauvre. Son père meurt dans un accident de route. Sa mère se prostitue pour élever ses enfants. Comment dans ces conditions découvre-t-il la littérature, avant de se lancer dans l’écriture à son tour ?
Xavier Garnier : Malgré son côté affabulatoire, on est obligé de faire confiance à ce que l’écrivain a lui-même déclaré à ses biographes, notamment à sa biographe attitrée et mentor Flora Veit-Wild. S’agissant de sa découverte de la littérature, Marechera lui a raconté que dans le township où il vivait à Rusape, dans le Sud de la Rhodésie comme le pays s’appelait à l’époque coloniale, il y avait un quartier résidentiel européen non loin. C’est en fouillant dans les décharges de ces quartiers prospères, qu’il est tombé sur des livres rejetés par les habitants. Il y aurait trouvé les premiers livres qui lui ont donné envie d’écrire. Or, comme l’atmosphère chez lui était peu propice à la lecture, il s’était fait construire une cabane en bois où il se retirait pour lire. Il faut imaginer cette cabane emplie de livres récupérés dans la décharge. La cabane est devenue le refuge littéraire de l’aspirant écrivain, sa protection contre les violences du monde..
Dans l’interview de Marechera avec sa biographe que vous avez reproduite à la fin de son anthologie de poésies, l’écrivain raconte aussi l’influence qu’a eue très tôt la littérature anglaise sur sa formation littéraire.
Pierre Leroux : Selon la légende familiale, Marechera était un élève exceptionnel. Il a reçu une bourse pour faire ses études, ce qui lui a permis d’aller dans des écoles fréquentées par des enfants de familles riches. D’où l’éducation complètement britannique dont il a pu bénéficier. Dans son roman La Maison de la faim, d’inspiration autobiographique, il revient sur le choix qu’il a fait d’écrire en anglais, plutôt qu’en shona, la langue locale. Ce choix est source de moult tensions et de drames, qui opposent le personnage central à sa mère. Celle-ci lui rappelle qu’elle ne parlait pas anglais. Cette scène démontre la prise de conscience par le narrateur du fossé qui s’et creusé entre lui et sa famille. La première phrase du roman en rend compte : « I took my things and left », ce qui donne en français : « J'ai rassemblé mes affaires et je suis parti. » Mais il ne tardera pas à s’apercevoir qu’il était impossible pour lui de quitter cette maison de la faim et de la soif !
Vous citez dans la préface le terme « Mindblast » qui est le titre du dernier ouvrage de Marechera, publié de son vivant. Le choix de ce terme qui signifie « explosion » n’est sans doute pas anodin. Peut-on dire que cette formule illustre le processus créatif de Marechera, et dont témoigne Cimetière de l’esprit que vous avez traduit ?
Pierre Leroux : Cimetière de l'esprit est un recueil recomposé, constitué de manière posthume par Flora Veit-Wield. Ce volume se caractérise par son idée sous-jacente de décomposition et de recomposition. Marechera utilise aussi l'image du kaléidoscope pour parler de sa poésie qu’il voit comme des éclats de réel réunis pour évoquer une expérience nouvelle du monde.
Xavier Garnier : En se situant dans le prolongement de cette image de kaléidoscope, on pourrait considérer les poèmes du recueil comme autant d’éclats d’expérience rassemblés dans un récit kaléidoscopique. Ces éclats sont également réunis par des jeux d’échos, des réseaux de métaphores qui se tissent entre les poèmes, qui se répondent entre eux. Ce sont à la fois des bribes du monde réel et des éclats spirituels. Résultat : ce volume de poésies qui peut paraître disparate à première vue car il parle de « métamophose », d’« amour » et de « tomates », mais qui est sous-tendu par l’unité d’une expérience concrète du monde. C'est cette grande cohérence poétique du recueil qui nous a frappés en tant que traducteur.
Ce recueil de poèmes, Cimetière de l’esprit, est organisé en douze cahiers, mettant en scène la vision du monde du poète. Quels sont les grands thèmes de la poésie de Marechera ?
Xavier Garnier : Je ne suis pas certain que les douze cahiers correspondent à des thèmes distincts car ces cahiers ne sont pas hermétiquement fermés sur eux-mêmes. Ils ont été conçus comme des chapitres ouverts, avec des circulations entre les chapitres. On doit cette œuvre ouverte à la compagne de Marechera, Flora Weit-Vild qui a rassemblés les poèmes dans un volume unique, paru en anglais en 1992. Flora a été un peu le Max Brod de Marechera. Elle a fait ce que Brod a fait pour Kafka et a sauvé des centaines de poésies manuscrites de son compagnon.
Quant aux thèmes chers à Marechera, on peut en identifier plusieurs. Il est beaucoup question dans ces poèmes de l’érotisme. Dans le rapport aux femmes qui se dessine dans ces pages, il y a vraiment quelque chose qui est d’une extrême sensibilité, d’une extrême tendresse, d’une extrême émotion. En même temps, l’homme est capable de raconter les rapports sexuels de manières très crues et très violentes. Dans cette évocation de l’érotisme, il y a deux dimensions, mais perçues comme complémentaires.
La poésie de Marechera fait aussi une grande place au paysage urbain, dont témoigne son long poème divisé en quatre parties, intitulé « Trône de baïonnettes ». Ce poème magnifique donne à voir une traversée de la ville de Harare par le poète qui se présente en quelque sorte comme un SDF, qui dort dans les rues, qui dort dans les portes cochères, qui voit la ville depuis le fossé dans lequel il passe les nuits. On a aussi une poésie de l’évocation de sa vallée du Lesapi, la vallée où Marechera a passé son enfance. Ce sont de très beaux textes, où se déploie une poésie centrée sur la nature et les paysages.
Le volume témoigne aussi d’une diversité d’influences, avec le poète n’hésitant pas d’aller puiser son inspiration dans la mythologie grecque et occidentale. C’est ce qu’il fait, par exemple, dans les poèmes intitulés « Hécube », ou « Odyssée se souvient de Cyclope ». Que viennent faire Ulysse et Hécube dans la poésie zimbabwéenne ?
Pierre Leroux : On attribue à Marechera la phrase souvent citée : « si vous êtes un écrivain pour une nation particulière ou pour une race particulière, alors allez-vous faire foutre ! » Marechera a une formation universitaire en littérature anglaise. Il connaît extrêmement bien la littérature européenne et ses racines. C’est ce qui explique que sa poésie compte des références très érudites, à Ulysse ou à Hécube, comme vous le soulignez. C’est aussi pour cet auteur une manière de se définir lui-même. Il semble nous dire que « je ne vais pas exclure ces références-là si j’ai envie de les utiliser, je les utilise et tant pis si ma poésie est moins situable géographiquement ». Pour autant, la poésie de Marechera n’en est pas moins ancrée dans le terroir.
Xavier Garnier : En effet, Marechera puise aussi ses références dans les mythologies locales. Les renvois à Appolon ou à Didon cohabitent ici avec des références à la guerre d’indépendance au Zimbabwe. La guerre est un arrière-plan important dans ces pages, même si l’écriture d’une partie du volume date de l’après-indépendance. On pourrait dire que Marechera convoque le monde entier, il fait converger les littératures du monde, l’antiquité et la modernité, pour nous dire quelque chose d’essentiel sur l’ici et maintenant.
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Cimetière de l’esprit, par Dambudzo Marechera,. Traduit de l’anglais par Xavier Garnier et Pierre Leroux. Éditions Project’îles, 316 pages, 17 euros. Disponible en version numérique.