Comment la Russie a-t-elle appris de ses erreurs en Ukraine pour redevenir redoutable?
"L'opération spéciale" devait être bouclée en quelques jours. Annoncés en libérateurs de l'Ukraine, les soldats russes pouvaient encore compter sur leur extrême supériorité militaire en cas de résistance, pour ramener leurs frères slaves dans le giron du Kremlin le 24 février 2022. Quatre ans, six mois et vingt-sept jours plus tard, ils contrôlent moins de 20 % du territoire et coincent toujours dans le Donbass.
Compte tenu des moyens investis et des pertes consenties (1,5 million de soldats morts, blessés ou disparus), tout cela a des allures de fiasco. "L'invasion à grande échelle de l'Ukraine a produit l'une des plus grandes surprises de l'histoire militaire contemporaine" confirme une note de l'Institut Egmont (Ecole Royale Militaire) publiée mi-septembre. "Tant le Kremlin que les services de renseignement internationaux s'attendaient à une opération bouclée en quelques semaines. Mais les images de tanks russes carbonisés et de troupes russes isolées ont rapidement annoncé l'échec militaire colossal des troupes russes."
Au-delà de l'héroïque et impressionnante résistance ukrainienne, la Russie a renvoyé l'image d'une armée engluée dans les pratiques du passé et enchaîné les échecs opérationnels : hiérarchie rigide, corruption endémique, doctrine militaire dépassée, lenteur stratégique, paralysie logistique, violence interne, et mépris de la vie humaine dans des stratégies d'assaut inutilement sanglantes, qualifiées par les Russes eux-mêmes de "broyeur à viande".
Pourquoi s'intéresser aux élections législatives en Russie, malgré leurs résultats prévisibles ?Cette déconvenue est d'autant plus étonnante, estime l'Institut Egmont, qu'au cours des deux dernières décennies, "la Russie a massivement investi dans l'armée et la science militaire. Mais aucune des institutions militaires n'a été capable d'anticiper les réalités opérationnelles de l'invasion en Ukraine".
Les Russes ont vite et bien changé
Grande est la tentation pour les Occidentaux de miser sur cette incapacité russe à se moderniser. Or, la réalité a changé. Cette même armée a opéré une mue que ses ennemis seraient peu avisés de sous-évaluer. "On est rapidement passé d'une surestimation à une sous-estimation des capacités russes" commente le chercheur Joris Van Bladel, spécialiste de la culture militaire russe et auteur de cette étude pour l'Institut Egmont. "Certains éléments ne changent pas, comme la violence structurelle au sein des forces armées et une doctrine militaire basée sur l'emploi de contingents massifs. Mais on constate que depuis l'échec de 2022, l'armée russe a développé une nouvelle et rapide capacité d'adaptation. Au début de la guerre, son cycle d'adaptation était d'environ un an et demi. Désormais, il est de six semaines. On sait qu'une guerre est toujours une période d'innovation. De nouvelles technologies émergent en quelques semaines, les adversaires les imitent ou s'y adaptent rapidement, et les avantages disparaissent presque aussi rapidement qu'ils sont apparus".
Les trains ukrainiens, nouvelle cible privilégiée des drones russes : "La terreur est à l'intérieur de la maison"Résultat, selon l'étude : les forces russes ont rapidement amélioré leur art de la contre-attaque, intégré les drones FPV ("First Person View"), adapté leur logistique à une ligne de front étendue, et réorganisé leur stratégie d'assauts – plus localisés et plus intenses – en s'adaptant aux nouvelles contraintes d'un champ de bataille transparent où les drones repèrent tout.
Mais l'innovation la plus fondamentale, estime l'Institut militaire, est la mise en place d'un "Learning System" : un mécanisme d'adaptation en temps rapide basé sur quatre éléments clés. La collecte d'informations sur la ligne de front, l'analyse des performances opérationnelles des troupes, la mise en place de solutions techniques sur le terrain avec un rapide retour d'expérience (feedback), et l'intégration de tous ces éléments dans une nouvelle doctrine militaire qui dicte les nouvelles pratiques de combat.
Les Russes se rendent aux urnes, Vladimir Poutine redoute les vétérans "ingérables" : "Ils ne s'inscrivent pas dans un schéma de loyauté politique"Traduction instantanée des procédures militaires occidentales
Or, et c'est là que la Russie fait preuve d'une étonnante flexibilité pour un système centralisé à l'extrême, ce "Learning System" repose sur les interactions entre les institutions militaires et la société civile. Un réseau d'organisations, ingénieurs, vétérans, scientifiques et acteurs du numérique, baptisé avec un sens tout communiste de la formule "Complexe militaro-industriel du Peuple". "Environ 6 000 personnes sont impliquées dans ce système d'apprentissage en temps réel sans passer par la hiérarchie militaire, commente Joris Van Bladel. L'exemple le plus connu est la fameuse unité de drones russes "Rubicon" qui était une initiative privée avant d'être intégrée à l'armée".
Qui est Umar Kremlev, l'oligarque russe qui a financé le mariage de Donald Trump Jr ?Un hub civil baptisé KPCN coordonne le réseau de volontaires désireux de collaborer avec l'armée et se charge directement de l'entraînement des opérateurs de drones. Un groupe de 70 personnes nommé "Traduction par le peuple" se charge de traduire tous les manuels de tactique ukrainiens et occidentaux en russe pour les distribuer aux forces russes.
Et les chaînes de messagerie Telegram constituent désormais de véritables canaux d'échange et d'analyse de situations de combat, images opérationnelles et de forums de discussion sur les échecs tactiques. Les opérateurs de drones eux-mêmes échangent sur les tactiques et les innovations techniques. "Toutes ces informations remontent directement à Moscou où de hauts gradés ont quatre à six semaines pour apporter des solutions."
L'Europe et l'Otan à la traîne ?
La technologie militaire bénéficie évidemment de ce nouveau mode d'organisation. "Dans la foulée du déploiement des (drones iraniens) Shahed-136 à l'automne 2022, il a été décidé début 2023 d'acquérir cette technologie sous franchise, détaille l'étude. Une usine située à Alabuga (Tatarstan) a commencé à produire une version russe baptisée Geran ½ en mai 2023. Entre janvier et septembre 2024, elle a sorti 5760 unités. En parallèle, décision a été prise de produire en masse le drone low cost Gerbera conçu pour saturer la défense anti-aérienne ukrainienne et améliorer le taux de pénétration des Shaheds. Ce qui était initialement un import d'urgence est devenu, en l'espace de 18 mois, une routine avec une capacité de production locale d'ampleur. L'usine d'Alabuga repose sur une main-d'œuvre composée d'étudiants russes mineurs et de travailleuses recrutées en Afrique sous de fausses raisons. Le système optimise la chaîne de production de l'armement, il ne l'humanise pas".
"La colonie pénitentiaire de Koursk c'est la pire de toutes, c'est là que j'ai été torturé le plus violemment""Tout cela a évidemment des limites, conclut Joris Van Bladel. La présidence, le gouvernement et l'État-major de l'armée demeurent inflexibles, sur les objectifs de cette guerre par exemple, mais le nouveau ministre de la Défense – Andreï Belooussov – est un civil, économiste de formation, qui a toujours mis l'accent sur l'innovation. C'est cette innovation qui explique que les Russes soient restés dans la course face à la redoutable capacité d'innovation de l'Ukraine, où la société civile joue un rôle bien plus important encore. Et tout cela pose évidemment une importante question : comment l'Europe et l'Otan peuvent-elles se préparer face à un tel adversaire ? Les armées européennes ont mis en place des efforts considérables pour identifier les leçons de la guerre en Ukraine. Ce travail est tout à fait précieux, mais un catalogue de leçons ne constitue pas un "learning system".
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