« Cette conviction de l’égale dignité des cultures du monde » : Musée du Quai-Branly, l'art sans frontières
Situé face à la Seine, tout près de la tour Eiffel, le bâtiment de plus de 40000 mètres carrés, conçu par Jean Nouvel, est recouvert d’un mur végétal réalisé par le botaniste et paysagiste Patrick Blanc.
© Luc BOEGLY / MUSEE DU QUAI BRANLY
Nina Fournel 21/07/2026 à 07:01
Ici réside une partie de la mémoire de l’humanité. Comme le souhaitait Jacques Chirac, passionné par ces œuvres venues de civilisations oubliées ou méprisées, de tous les continents. Avec ce musée des arts premiers, inauguré il y a vingt ans, l’ancien président français leur a redonné toute leur place : centrale.
Dans ses Mémoires, Jacques Chirac confiait que l’ouverture du musée du quai Branly fut pour lui « un des moments les plus heureux de [s]a présidence et l’une des grandes joies de [sa] vie ». L’ancien chef de l’État, décédé le 26 septembre 2019, gardait un souvenir ému de l’ouverture de ce musée qu’il appelait de ses vœux depuis tant d’années. Près de lui, ce jour-là, le 20 juin 2006, pour célébrer cet événement à la portée internationale, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, l’ancien dirigeant du Sénégal Abdou Diouf, ou encore la Guatémaltèque Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix. D’emblée, son discours inaugural donne le ton : « C’est d’abord cette conviction, celle de l’égale dignité des cultures du monde, qui fonde le musée du Quai-Branly. » Avec ces mots, qui vont bien au-delà du cadre culturel, il réaffirme le rôle de l’art comme vecteur de reconnaissance et de dialogue.
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Passionné d’arts premiers depuis la fin des années 1950, visiteur assidu des collections asiatiques du musée Guimet ainsi que du musée de l’Homme, il souhaite sortir ces œuvres des réserves ethnologiques ou anthropologiques dans lesquelles elles sont avant tout considérées comme des objets d’études. Ce projet, qu’il mûrit depuis son arrivée à la tête de la mairie de Paris, en 1977, prend une dimension concrète lors de sa rencontre, en 1992, avec le collectionneur et marchand d’art spécialiste des arts premiers Jacques Kerchache, qui le pousse et l’encourage.
Jean Nouvel devant la façade de l’édifice sur laquelle il a créé des sortes de « boîtes » qui, de l’extérieur, évoquent des cabanes.
Paris Match / © Kasia Wandycz
Le 3 avril 2011, Jacques Chirac découvre, en avant-première, l’exposition dédiée aux Dogons, ce peuple établi en Afrique de l’Ouest, principalement au Mali, et dont les créations sont considérées comme des chefs-d’œuvre de l’art africain.
Paris Match / © Hubert Fanthomme
La partie consacrée à l’Océanie du plateau des collections, où sont présentées 3500 œuvres disposées par zones géographiques.
MUSEE DU QUAI BRANLY / © Thomas GARNIER
« Il n’est pas de hiérarchie entre les arts », avait déclaré Jacques Chirac
Pour Chirac, il s’agit avant tout, dans une démarche égalitaire, de faire voler en éclats les crispations identitaires et l’ethnocentrisme caractéristique de la culture occidentale, qui se pense comme la culture dominante. En 1996, à l’Unesco, il déclare : « Il n’existe pas de hiérarchie entre les arts. Les arts premiers ne sont pas de simples témoignages ethnographiques, ils sont le fruit d’une démarche esthétique au même titre que les œuvres de l’Occident. » Pour lui, cet établissement devait offrir à chaque visiteur une « incomparable expérience esthétique en même temps qu’une leçon d’humanité indispensable à notre temps ».
L’architecture du bâtiment, confiée à Jean Nouvel, est à l’image de cette ambition : à la fois sobre et spectaculaire. Préservé de la folie parisienne par une haute palissade de verre et un impressionnant mur végétal, conçu par Patrick Blanc, l’édifice principal s’élève derrière un écrin de verdure dessiné par le botaniste et paysagiste Gilles Clément. Ici, les couleurs comme les matériaux, exotiques, invitent au voyage : bois mélèze, terre ocre, rouge ou jaune sacré, violet, marron… À l’intérieur, dans cette scénographie tantôt ouverte, tantôt labyrinthique, on ne se sent pas seulement spectateur mais aussi, et surtout, explorateur. Au fil des salles, on passe d’un continent à l’autre et l’on traverse trois mille ans d’histoire de l’humanité. Fétiches, statues, masques, parures, outils… autant de témoignages de la diversité comme de la puissance créatrice des hommes.
Avant l’inauguration du musée, en 2006, E. Lopez Velaz, de l’ambassade de Cuba à Paris, et A. Martinez Fuentes, anthropologue (chemise jaune), présentent « l’idole du tabac », un mortier rituel du XIIe siècle, une œuvre taïno prêtée par le musée anthropologique Montané de La Havane.
Paris Match / © Kasia Wandycz
En 2018, plongée dans le monde des esprits, de l’épouvante et des créatures fantastiques avec l’exposition temporaire «Enfers et fantômes d’Asie ».
MUSEE DU QUAI BRANLY / © Gautier DEBLONDE
Des pièces de l’exposition « L’Orient des femmes vu par Christian Lacroix », organisée en 2011, et qui rassemblait plus de 150 broderies, costumes et accessoires.
Paris Match / © Hubert Fanthomme
Certaines œuvres, vestiges du passé colonial de la France, furent restituées à leurs pays d’origine
Parmi ces trésors, certaines œuvres, vestiges du passé colonial de la France, furent restituées à leurs pays d’origine, comme ces 26 statues, trône et portes du palais royal d’Abomey, rendus au Bénin en 2021. Une action conforme au souhait du chef de l’État, Emmanuel Macron, qui avait déclaré en 2017, dans son discours de Ouagadougou : « Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. » En mai 2026, la loi facilitant le retour sur leurs terres des œuvres qui avaient été pillées a été promulguée. Un texte qui permet à la France de regarder en face son passé colonial et de renouer le dialogue autour de cette question avec les pays d’origine de ces collections.
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Vingt ans après son inauguration, le Quai-Branly demeure fidèle à l’esprit de ses concepteurs ainsi qu’à leur rêve : celui d’un monde où les cultures et les peuples, au lieu de se mesurer les uns aux autres, dialoguent et s’enrichissent.
Le 19 mars 2021, le mécène français Marc Ladreit de Lacharrière, qui a fait une donation exceptionnelle de 38 œuvres d’art à la France, pose dans la galerie du musée qui porte son nom, près de la statue protectrice nkishi, de l’ethnie songye, originaire de la République démocratique du Congo.
Paris Match / © Philippe Petit
Le 2 juin 2023, le chef amérindien Raoni, en tournée européenne, observe la massue traditionnelle qu’il avait offerte au musée en 2010.
Paris Match / © Vincent Capman
Jacques Chirac, accompagné de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix, et de Kofi Annan, alors secrétaire général de l’Onu, au musée du Quai-Branly, lors de l’inauguration, le 20 juin 2006.
SIPA / © WITT
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