Cet été, je lis... L’Oiseau bleu : « Deux princesses, un seul prince »
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Un roi devenu veuf est inconsolable. Ses sujets s’efforcent d’apaiser son chagrin, en vain. Un jour, il fait la rencontre d’une dame, veuve et mère comme lui d’une jeune fille, avec qui il se remarie…- À propos de l’autrice Marie-Catherine Le Jumel de Barneville, baronne d’Aulnoy, est une femme de lettres française de la fin du XVIIᵉ siècle, issue de la petite noblesse normande. Mariée très jeune à un homme beaucoup plus âgé qu’elle avec qui elle ne s’entend pas, elle complote pour se délivrer de cette union mais est arrêtée et emprisonnée. Combative et inventive, elle parvient à s’enfuir, s’installe à Paris et se fait connaître comme romancière, mémorialiste et conteuse. Surnommée « la fée des contes », elle joue un rôle majeur dans la naissance du conte de fées littéraire. En 1690, elle publie L’Île de la Félicité, considéré comme le premier conte de fées littéraire publié en France.
- À propos de l’œuvre Publié dans Les Contes des fées en 1697, L’Oiseau bleu raconte les épreuves de Florine et du roi Charmant, séparés par la jalousie d’une reine et de sa fille Truitonne. Amour contrarié, métamorphose, emprisonnement, objets merveilleux et interventions de fées rythment un récit beaucoup plus long et complexe que les contes brefs de Charles Perrault.
- À propos du contexte littéraire À la fin du XVIIᵉ siècle, le conte de fées devient un véritable genre littéraire. Dans les salons mondains, plusieurs femmes de lettres s’en emparent et transforment les traditions merveilleuses en récits élaborés destinés d’abord à un public adulte. Mme d’Aulnoy mêle ainsi aventures romanesques, merveilleux, galanterie et réflexion sur la liberté de choisir son destin.
Le roi n’avait eu qu’une fille de son premier mariage, qui passait pour la huitième merveille du monde ; on la nommait Florine, parce qu’elle ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. Elle n’avait que quinze ans lorsque le roi se remaria.
La nouvelle reine envoya quérir sa fille qui avait été nourrie chez sa marraine la fée Soussio ; mais elle n’en était ni plus gracieuse, ni plus belle : Soussio y avait voulu travailler et n’avait rien gagné ; elle ne laissait pas de l’aimer chèrement : on l’appelait Truitonne, car son visage avait autant de taches de rousseur qu’une truite ; ses cheveux noirs étaient si gras et si crasseux que l’on n’y pouvait toucher, et sa peau jaune distillait de l’huile. La reine ne laissait pas de l’aimer à la folie, elle ne parlait que de la charmante Truitonne ; et comme Florine avait toutes sortes d’avantages au-dessus d’elle, la reine s’en désespérait ; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal auprès du roi. La princesse, qui était douce et spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus de ce mauvais procédé.
Le roi dit un jour à la reine, que Florine et Truitonne étaient assez grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la cour, il fallait faire en sorte de lui en donner une des deux. Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie ; elle est plus âgée que la vôtre, et comme elle est mille fois plus aimable, il n’y a pas à balancer là-dessus. Le roi lui dit qu’il le voulait bien et qu’il l’en laissait la maîtresse.
Après quelque temps l’on apprit que le roi Charmant devait arriver. Jamais prince n’a porté plus loin la magnificence : son esprit et sa personne n’avaient rien qui ne répondît à son nom. Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne : elle pria le roi que Florine n’eût rien de neuf ; et ayant gagné ses femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva ; de sorte que, lorsqu’elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa honte était si grande, qu’elle se mit dans le coin de la salle lorsque le roi Charmant arriva.
La reine le reçut avec de grandes cérémonies ; elle lui présenta sa fille plus brillante que le soleil, et plus laide par toutes ses parures, qu’elle ne l’était ordinairement. Le roi en détourna les yeux ; la reine voulait se persuader qu’elle lui plaisait trop et qu’il craignait de s’engager ; de sorte qu’elle la faisait toujours mettre devant lui. Il demanda s’il n’y avait pas encore une autre princesse appelée Florine. Oui, dit Truitonne, en la montrant avec le doigt ; la voilà qui se cache, tant elle est malpropre en guenilles. Mais Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant demeura comme un homme ébloui.
Il se leva promptement et fit une profonde révérence à la princesse : Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que vous ayez besoin d’aucun secours étranger. — Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à porter un habit aussi malpropre que l’est celui-ci ; et vous m’auriez fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi. — Il serait impossible, s’écria Charmant, qu’une si merveilleuse princesse pût être en quelque lieu, et que l’on eût des yeux pour d’autres que pour elle. — Ah ! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre ; croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, elle n’a pas besoin qu’on lui dise tant de galanteries. Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la reine ; mais comme il n’était pas de condition à se contraindre, il laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l’entretint trois heures de suite.
La reine, au désespoir, et Truitonne inconsolable de n’avoir pas la préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi, et l’obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l’on enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En effet, aussitôt qu’elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes masqués la portèrent au haut de la tour, et l’y laissèrent dans la dernière désolation ; car elle vit bien que l’on n’en usait ainsi que pour l’empêcher de plaire au roi, qui lui plaisait déjà fort, et qu’elle aurait bien voulu pour époux.
Le saviez-vous ?
Les femmes autrices ont longtemps été invisibilisées ou complètement effacées de l’histoire littéraire, au profit de leurs confrères.
À la fin du XVIIᵉ siècle pourtant, le conte de fées littéraire n’est pas seulement l’affaire de Charles Perrault. Mme d’Aulnoy appartient à un cercle de femmes de lettres qui contribuent largement à la vogue du genre. Ses contes, plus longs et plus romanesques, connaissent un grand succès en France et à l’étranger.
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