Cet été caniculaire a modifié notre regard sur les arbres, et cela s’explique
Life 26/09/2026 07:50
Les canicules qui se sont succédé en 2026 ont affaibli les écosystèmes. Le sort des arbres résonne particulièrement en nous, souligne la psychologue Hélène Jalin.

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Les arbres en détresse sont nombreux après les canicules de l’été 2026, nous touchant parfois intimement (photo d’illustration en Normandie).
EN BREF
• Les canicules de 2026 ont affaibli les écosystèmes, mettant en lumière la détresse des arbres, symboles de stabilité et de continuité.
• Hélène Jalin explique que cette situation exacerbe la « solastalgie », une nostalgie de l’environnement d’avant la crise climatique.
• La souffrance des arbres rend visible le changement climatique, suscitant un sentiment de culpabilité et d’injustice.
L’IA au HuffPost.
Un été étouffant qui laisse des traces. Après que l’Hexagone a traversé la saison la plus torride jamais enregistrée, les stigmates sont partout. Des cours d’eau à sec, des sous-bois où l’humidité semble absente et, quand ils n’ont pas été ravagés par les incendies, des arbres parfois en détresse.
Alors que l’opération « Tous en forêt » de l’Office national des forêts débute ce samedi 26 septembre, avec de nombreuses promenades commentées et gratuites dans certaines régions, Le HuffPost a interrogé Hélène Jalin, chercheuse en psychologie environnementale, sur le sort spécifique des arbres.
Selon la spécialiste, ces derniers ont une « valeur symbolique particulière ». Si nombre d’entre nous ont des souvenirs d’enfance liés à un arbre, la charge symbolique va bien au-delà, nous explique Hélène Jalin.
Le HuffPost : Après l’été caniculaire qu’a vécu la France, certains et certaines d’entre nous constatent avec dépit la détresse de certains arbres. Pourquoi nous touche-t-elle tant ?
Hélène Jalin : En psychologie environnementale, il y a un mot pour désigner ce sentiment : la « solastalgie ». Il décrit le fait d’être nostalgique de l’environnement d’avant, c’est-à-dire avant la crise climatique et ses nombreux impacts. Beaucoup ressentent cette forme de détresse psychologique et existentielle lorsque leur environnement familier se dégrade, alors même qu’ils continuent à y vivre.
Voir dépérir les arbres a une valeur symbolique particulière. Ce sont des lieux d’abri, des symboles de stabilité qui, pour la plupart, étaient là avant nous. Ils peuvent participer notre « immortalité symbolique », comme on l’appelle en psychologie, c’est-à-dire le sentiment que le monde auquel nous appartenons se poursuivra après nous. Lorsqu’un arbre ancien dépérit, cette continuité est ébranlée et cela nous renvoie à la vulnérabilité du vivant, mais aussi à notre propre finitude.
En outre, la souffrance des arbres rend le changement climatique visible, concret et proche. Les marques de cette crise apparaissent dans nos rues, nos jardins ou les paysages auxquels nous sommes attachés. C’est d’autant plus préoccupant qu’ils sont une protection contre la chaleur que qu’on va dépendre d’eux pour survivre, comme le prouvent les nombreux projets de végétalisation des villes. Le fait qu’ils perdent leurs feuilles est donc aussi une diminution de nos propres refuges.
Peut-on dire aussi que le sort des arbres nous renvoie aussi à nous-mêmes ?
Oui, si les arbres sont en détresse, cela nous renvoie à une dimension morale et à notre propre responsabilité. Ils souffrent à cause de nous. Cela peut réveiller un sentiment de culpabilité, mais aussi d’injustice : la nature pâtit de nos bêtises.
Les voir disparaître nous atteint également de manière plus intime. Les lieux auxquels nous sommes attachés participent à notre mémoire, à notre sentiment de sécurité et à notre identité. En psychologie, on parle d’« attachement au lieu ». Lorsque ces lieux se dégradent, c’est donc une part de notre monde familier, et parfois de nous-mêmes, qui est fragilisée.
Vous exercez une activité clinique. Vos patients vous parlent-ils des spécifiquement des arbres ?
Oui, certains m’en parlent, notamment les personnes qui ont une forte « connexion à la nature », comme on l’appelle en psychologie. Pour elles, les espaces naturels constituent une source d’apaisement et de ressourcement. Or lorsqu’elles constatent que les végétaux souffrent, ces lieux sont abîmés dans leur capacité à leur apporter du réconfort. Ils peuvent même devenir, au contraire, une source de tristesse ou d’inquiétude.
J’accompagne également personnes dont le métier est en lien avec la nature. Par exemple des naturalistes qui travaillent sur les d’oiseaux et qui constatent que certaines espèces ne pourront plus vivre sous nos latitudes. Pour elles, ces transformations ne constituent pas seulement une menace abstraite : elles touchent à ce qu’elles aiment, à ce qu’elles connaissent intimement, mais aussi au sens même de leur travail. Dans ce cas, l’atteinte peut prendre une dimension profondément identitaire.
Quels sont les conseils que vous prodiguez aux personnes touchées de plein fouet par la solastalgie ?
Cette émotion est difficile à accueillir. Comme d’autres, elle nous confronte à des transformations que nous préférerions ne pas voir et sur lesquelles nous avons le sentiment d’avoir peu de prise. Dans les périodes où elle devient trop intense, notamment pendant une canicule, la priorité est de rechercher des lieux plus frais, de préserver son sommeil et de limiter temporairement l’exposition aux informations anxiogènes. Il ne s’agit pas de nier la réalité, mais de trouver la bonne distance pour ne pas être submergé.
Il est également essentiel de pouvoir mettre des mots sur ce que l’on ressent. La solastalgie est en quelque sorte un « deuil non reconnu » : la perte est réelle, mais elle ne bénéficie ni des rituels ni de la reconnaissance sociale qui accompagnent habituellement un deuil. C’est notamment pour cela que le Réseau des professionnels de l’accompagnement face à l’urgence écologique (Rafue), auquel j’appartiens, propose des espaces de parole.
Enfin, retrouver une forme de pouvoir d’agir, de préférence avec d’autres et à une échelle adaptée à ses possibilités, peut aider.