Ce projet, en partie belge, qui défie le controversé Palantir sur les champs de bataille : "La prise de décision doit rester humaine"
La scène, fictive, se déroule dans un endroit de l'est de l'Europe. Des militaires sont sur le front. Leur arme ? Des ordinateurs portables qui emmagasinent un nombre incalculable de données récoltées via des drones et autres radars portables. Le tout est cartographié et transmis instantanément à un quartier général à des centaines de kilomètres de là. Soudain les visages se crispent.
Des triangles rouges apparaissent
Sur l'écran des militaires, on distingue la présence à quelques kilomètres du front de triangles rouges, soit des chars ennemis. Que faire ? Au QG, on interroge un ordinateur dopé à l'intelligence artificielle (IA). En quelques minutes -contre jusqu'à douze heures quand l'humain gérait seul – l'ordinateur propose la meilleure manœuvre à opérer, en tenant compte de la météo et de la topologie du lieu, notamment. Dans le logiciel, on a introduit l'option "ruse" : l'ennemi possède aussi un système de commandement rempli d'IA et il faut donc le feinter.
Donnée indispensable également introduite, la doctrine militaire du pays, qui stipule notamment qu'il faut éviter tout effet négatif sur les populations civiles.
Une centrale nucléaire et une église
Car il y a des risques : une centrale nucléaire et une église sont à proximité. En quelques secondes, le logiciel propose les missiles les plus adéquats pour éviter ces pertes civiles. L'ordre est donné, par l'humain, de bombarder. Les chars ennemis partent en fumée. Sur le front, les visages se détendent.

La prise de décision, la plus rapide et la plus adéquate possible, a toujours été le nerf de la guerre sur les champs de bataille. Et à ce niveau, l'IA est en train de modifier la donne. "Nos métiers ont radicalement changé, nous explique un militaire français. On doit non seulement amener du matériel informatique sur le front, mais aussi apprendre à le maîtriser".
Au sein des armées, les ingénieurs sont également de plus en plus nombreux. Ils se retrouvent parfois très près du front pour résoudre le moindre problème technique en urgence.
Palantir, cette "boîte noire numérique au service de la répression" que Theo Franken trouve "fascinante"Ces logiciels de commandes et contrôles, appelés C2 dans le jargon, représentent un énorme marché, à "plusieurs milliards d'euros", comme l'explique Patrice Caine, le PDG de Thales, spécialiste français en la matière. C'est un domaine émergent : on est encore qu'au début d'un long voyage", explique le patron qui a présenté son dernier joujou, jeudi dernier à Paris.
Nom de code : HexaForce, non pas pour rendre hommage à la France ("nous sommes un projet international"), mais en référence aux six domaines de la guerre dont le système agrège les données : terre, mer, air, espace, cyber et guerre électronique.
Un développement en partie à Tubize
HexaForce, c'est en quelque sorte la pièce supérieure de la pyramide qui manquait à Thales, déjà fort actif dans des plus petits C2. "Ce nouveau logiciel est une sorte de supra centre de commandement, capable de gérer plus de 100 000 militaires dans des opérations militaires complexes", nous explique-t-on.
Un produit qui a une teinte noir-jaune -rouge. Le module "gestion de crise" - "qui pourrait par exemple être utilisé lors des derniers évènements à Ceuta"- est entièrement développé par les équipes belges de Thales à Tubize.

HexaForce a passé son baptême du feu. Il a été testé "avec succès" en grandeur nature lors d'un exercice de l'Otan en Pologne en juin dernier. Thales se sent donc d'attaque pour défier l'Américain Palantir, dont le logiciel Maven Smart System a été choisi par l'Otan en 2025. Un choix qui a fait grincer pas mal de dents au sein de certains pays membres de l'Alliance.
"Cela fera du mal à la France": le patron de Palantir attaque la France sur son choix de se passer de l'IA américaineDepuis sa création, la société californienne a ainsi multiplié les controverses (Collaboration avec les services d'immigration américains ICE, avec Israël dans la guerre à Gaza, polémiques sur les données de patients au Royaume-Uni, ….). L'un de ses cofondateurs, Peter Thiel, est un proche du président américain Donald Trump. En ces temps de tension des deux côtés de l'Atlantique, beaucoup de pays membres de l'Otan se posent ainsi la question de leur souveraineté. Que deviennent toutes ces données stratégiques qu'ils partagent avec les Américains ?
"Un pilote d'avion à qui la machine propose une trajectoire pour éviter les radars ennemis sans aucune explication aura peu de chance d'accepter ce choix".
Thales a compris cette méfiance. Pour attirer de nouveaux clients, l'entreprise française se présente comme le parfait contre-pied de Palantir, avec une IA "transparente, compréhensible et éthique". "Notre IA n'est pas une boîte noire, soutient Patrice Caine. La décision doit toujours rester entre les mains des humains. Ce n'est pas une affirmation en l'air. HexaForce a une véritable dimension technique qui garantit à l'utilisateur final de garder le contrôle". Et ce surtout, "en cas d'applications extrêmement sensibles, comme la chaîne de destruction ("kill chain")".
Thales Belgium entend tripler sa production de roquettes guidées d'ici 2028Autre point important selon le PDG, le militaire qui utilise cette IA doit comprendre "comment la recommandation est formulée". "Un pilote d'avion à qui la machine propose une trajectoire pour éviter les radars ennemis sans aucune explication aura peu de chance d'accepter ce choix, nous explique-t-on. Un pilote a besoin de comprendre ce qui a motivé l'IA. Il doit aussi pouvoir exprimer ses propres appréhensions ou doléances. Il faut un dialogue permanent entre la machine et l'humain."
Reste la question centrale de la souveraineté des pays, notamment dans le cadre d'opérations conjointes de membres de l'Otan. Le logiciel de Thales est ainsi à la carte : chaque armée a le choix de partager, ou non, des données jugées sensibles avec ses alliés.
Un enjeu commercial énorme
D'après certains observateurs, le groupe français joue gros avec ce logiciel, déjà utilisé en partie par l'Armée française. Dans un premier temps, l'objectif serait surtout de convaincre plusieurs pays européens de l'Otan, avant de devenir l'outil de référence de l'Alliance.
Le business ne se limite pas à une simple vente de licence d'un logiciel. Ce type de contrat est à long terme, avec un détachement constant d'ingénieurs chargés du bon fonctionnement du logiciel et de ses nombreuses actualisations. Sans compter tous les capteurs physiques (radars, satellites, drones,… que fabrique déjà Thales) nécessaires à alimenter la machine. "Sans données, ce type de logiciel n'a aucun intérêt", nous rappelle-t-on.
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