Canicules 2026 : urgences et SAMU-SAS sous forte tension malgré un système qui a tenu
Parmi 98 SAMU-SAS ayant mesuré leur activité, 95 ont signalé une hausse des appels pendant les canicules de l’été 2026. Dans 58 services ayant compté les patients-brancards, 43 % disent en avoir accueilli au moins vingt par jour. Publiée le 17 septembre, l’enquête de Samu-Urgences de France (SUdF) décrit une continuité des soins obtenue avec des renforts souvent insuffisants, des heures supplémentaires et des patients maintenus aux urgences faute de lits d’aval.[1][2] Déclaratif et non exhaustif, ce baromètre ne mesure pas à lui seul la situation nationale. L’enquête estivale de la Fédération hospitalière de France (FHF) retrouve néanmoins plusieurs tensions comparables.[3]
À retenir (lecture rapide)
- 95 des 98 SAMU-SAS ayant mesuré leur activité signalent une hausse des appels pendant les canicules.[1]
- 78 % des répondants jugent insuffisants les effectifs d’assistants de régulation médicale face à cette hausse.[2]
- Parmi 58 services, 43 % déclarent au moins vingt patients-brancards par jour.[1]
- 67 % des centres hospitaliers et CHU interrogés par la FHF ont recouru aux heures supplémentaires.[3]
- Aucun lien avec l’attente ou la canicule ne peut être établi pour les décès sur brancard signalés par 26 structures.[1][7]
Un été record, des tensions anticipées
L’été 2026 est le plus chaud observé en France depuis le début des mesures en 1900. Météo-France relève une température moyenne de 24,0 °C, soit 3,6 °C au-dessus de la normale, et 53 jours en vague de chaleur répartis en trois épisodes.[4]
Le risque de tension avait été anticipé. Une circulaire signée le 29 mai demandait aux agences régionales de santé d’établir des plans d’action ville-hôpital, d’identifier les fragilités en médecins, infirmiers et assistants de régulation médicale (ARM), d’anticiper les pics d’activité et de vérifier la capacité de la régulation médicale à absorber un surcroît d’appels.[5]
Le 7 juillet, lors d’une audition conjointe au Sénat consacrée à la gestion de la canicule, la ministre chargée de la Santé Stéphanie Rist estimait que « notre système de santé a tenu ». Elle reconnaissait dans le même temps la hausse des passages aux urgences et des appels au SAMU ainsi que les conditions éprouvantes pour les professionnels.[6] À la mi-septembre, son cabinet a défendu auprès du Monde un bilan similaire : l’hôpital aurait évité une « rupture majeure de l’offre de soins », malgré des conditions d’accueil qui n’étaient pas toujours satisfaisantes.[7]
L’enquête de SUdF ne démontre pas l’inverse. Elle précise les conditions dans lesquelles cette continuité a été assurée.
SAMU-SAS : le 15 absorbe le premier choc
SUdF a recueilli les réponses de 143 professionnels et responsables de services d’urgences, de SAMU-SAS et de SMUR issus de 80 départements métropolitains et ultramarins. L’enquête est déclarative et ne constitue pas un échantillon représentatif de toutes les structures d’urgence françaises.[1][2]
Parmi les répondants, 85 % déclarent une hausse de l’activité pendant les épisodes caniculaires et 87 % davantage de demandes de soins liées à la chaleur : malaises, déshydratations, hyperthermies ou décompensations chez des patients fragiles.[2]
La régulation concentre une partie de cette pression. Parmi les 98 SAMU-SAS ayant fourni une mesure de leur activité, 95 constatent une augmentation des appels au 15. Plus de la moitié des 98 structures rapportent une hausse d’au moins 20 %, et onze une hausse d’au moins 50 %.[1]
Les effectifs n’ont pas suivi partout. 78 % des répondants jugent insuffisants ceux des ARM. SUdF rapporte un recours important aux heures supplémentaires, avec des professionnels revenus pendant leurs périodes de repos et parfois leurs congés. Près de 86 % des répondants indiquent que les effectifs de médecins régulateurs de l’aide médicale urgente n’ont pas pu être renforcés ou ne l’ont été que partiellement.[2]
L’articulation entre soins non programmés, SAS et urgences reste elle aussi très dépendante des territoires. SUdF rapporte des absences ponctuelles ou fréquentes de médecins libéraux dans certaines régulations, alors que d’autres répondants jugent les effectifs adaptés ou disent avoir pu les renforcer.[2] Les reprises accessibles de l’enquête ne précisent pas le dénominateur propre à cette question ; les effectifs bruts ne sont donc pas convertis ici en proportions.
La FHF retrouve cette mobilisation supplémentaire à l’hôpital : plus d’un service d’urgence sur deux interrogé rapporte une hausse d’activité pendant l’été, 67 % des centres hospitaliers et CHU ont eu recours aux heures supplémentaires et 52 % au temps de travail additionnel.[3]
Urgences : les lits d’aval prolongent l’attente
La régulation peut mieux orienter les patients en amont. Elle ne résout pas le blocage des lits d’aval aux urgences pour ceux qui doivent être hospitalisés.
Parmi les 58 services ayant effectué des comptages, 43 % déclarent au moins vingt « patients-brancards » par jour, c’est-à-dire des patients restant au moins une nuit aux urgences faute de place d’hospitalisation. La moitié de ces services ont connu au moins un patient en attente pendant 48 heures ou davantage. Dans 32 structures, la durée maximale d’attente a atteint ou dépassé trois jours.[1]
La FHF décrit le même goulot d’étranglement sur un autre échantillon : près de 70 % des services d’urgence interrogés signalent des difficultés d’accès aux lits d’aval en médecine, chirurgie et obstétrique.[3]
Le maintien prolongé aux urgences est associé à des risques documentés chez les patients âgés, mais l’ampleur de cette association reste discutée. Une étude de cohorte multicentrique française publiée dans JAMA Internal Medicine a inclus 1 598 patients de 75 ans ou plus admis dans 97 services d’urgence les 12, 13 et 14 décembre 2022. La mortalité hospitalière était de 15,7 % chez ceux ayant passé la nuit aux urgences dans l’attente d’un lit, contre 11,1 % chez ceux transférés dans un service avant minuit ; après ajustement, le risque relatif était de 1,39, avec un intervalle de confiance à 95 % de 1,07 à 1,81.[8]
Les auteurs rappellent que des travaux antérieurs ont associé les attentes prolongées chez les personnes âgées à des retards dans l’administration des traitements habituels et à davantage de delirium ; ils évoquent aussi l’immobilisation prolongée et la perturbation du sommeil parmi les mécanismes plausibles. Leur étude ne démontre toutefois pas que ces mécanismes expliquent la surmortalité observée.[8]
Surtout, la cohorte française a été menée en décembre 2022, dans un contexte de forte pression hivernale, et non pendant une canicule. Deux études ultérieures, l’une espagnole portant sur 3 243 patients de 75 ans ou plus et l’autre italienne sur 20 009 patients, n’ont pas retrouvé d’augmentation statistiquement significative de la mortalité associée à une nuit aux urgences.[9][10] Ces résultats divergents imposent de considérer la nuit sur brancard comme un marqueur de risque et de saturation, sans lui attribuer à elle seule un effet causal uniforme.
Dans l’enquête SUdF, 26 structures répondantes déclarent au moins un décès d’un patient pris en charge ou en attente sur un brancard. Le questionnaire ne permet ni d’en déterminer les causes, ni de mesurer une éventuelle surmortalité, ni d’établir un lien causal avec l’attente ou la canicule. La question n’ayant pas été posée lors des consultations précédentes, aucune évolution temporelle ne peut être calculée.[1][7]
Surmortalité : un autre indicateur, à ne pas confondre avec les décès sur brancard
Santé publique France fournit un repère populationnel distinct. Pour le premier épisode, du 17 juin au 2 juillet, l’agence estime provisoirement au moins 5 764 décès toutes causes en excès dans les 92 départements concernés. Les personnes de 75 ans ou plus représentent les deux tiers de ce bilan, avec au moins 3 719 décès en excès.[11]
Pour la période du 3 au 22 juillet, Santé publique France estime au moins 1 243 décès toutes causes en excès dans 78 départements ; les 75 ans ou plus en représentent 917.[12] Un troisième bilan provisoire fait état de 817 décès toutes causes en excès pour la période du 27 juillet au 20 août.[13]
Ces estimations sont calculées, pour chaque département, sur les jours où les critères de canicule étaient remplis. Elles ne décrivent donc pas trois blocs calendaires homogènes qu’il suffirait d’additionner pour obtenir une mortalité « causée par la chaleur » sur l’ensemble de l’été. Elles reposent en outre sur des données de mortalité toutes causes encore non consolidées et comparent le nombre de décès observés au nombre attendu.[11][12][13]
Elles ne permettent pas davantage de relier cette surmortalité populationnelle aux décès sur brancard signalés par SUdF. Le rapprochement avec les patients âgés éclaire la vulnérabilité d’une population très présente aux urgences, mais ne démontre aucune chaîne causale entre canicule, attente hospitalière et décès individuel.
Canicule : des locaux de soins encore mal adaptés
La hausse d’activité s’est parfois déroulée dans des bâtiments eux-mêmes exposés à de fortes températures. Plus de la moitié des 143 répondants à l’enquête SUdF déclarent une climatisation absente ou seulement partielle ; 21 indiquent avoir travaillé sans aucune climatisation.[1][2]
Les mesures disponibles restent limitées : 35 structures ont transmis des relevés. Dans la moitié d’entre elles, au moins 32 °C ont été enregistrés, avec des pointes supérieures à 38 °C dans certains locaux. Chambres de garde, bureaux, postes de régulation et espaces de repos figurent parmi les lieux décrits comme particulièrement difficiles à supporter.[1][7]
Le 25 juin, le ministère avait activé la phase 3 du dispositif ORSAN EPI-CLIM et annoncé une enveloppe exceptionnelle de 100 millions d’euros destinée aux besoins urgents de rafraîchissement des services hospitaliers.[14] Le lendemain, le Premier ministre annonçait un objectif de 30 000 climatiseurs mobiles pour les hôpitaux. Pour les EHPAD, le Gouvernement indiquait parallèlement que le fonds consacré à la canicule pouvait être prioritairement utilisé pour financer des équipements de rafraîchissement : il ne s’agit donc pas du même périmètre budgétaire.[15]
À la mi-septembre, le cabinet de la ministre indiquait au Monde que plus de 40 000 climatiseurs avaient été livrés à la mi-août dans les établissements sanitaires et médico-sociaux.[7] Ce chiffre, plus large que l’objectif initial concernant les hôpitaux, n’est pas directement comparable aux 30 000 appareils annoncés en juin.
Ces annonces ne permettent pas d’évaluer l’utilisation effective des crédits ni l’adaptation thermique du parc. Aucune ventilation publique retrouvée ne relie les matériels livrés aux structures ayant répondu à SUdF, ni ne permet de savoir lesquelles ont enregistré les températures les plus élevées après équipement. L’enquête documente des conditions de travail et de prise en charge ; elle ne mesure pas l’efficacité budgétaire du dispositif.
« Tenir » ne suffit pas à mesurer la soutenabilité
Le ministère et les urgentistes ne mesurent pas la même chose. Le premier met en avant la continuité globale de l’offre et l’absence de rupture majeure ; SUdF décrit la charge d’activité, les difficultés de renfort, l’attente sur brancard et les conditions de travail rapportées par ses répondants.[1][2][7]
La FHF relève de son côté des heures supplémentaires fréquentes, des difficultés d’accès aux lits d’aval et des locaux jugés inadaptés dans une partie des établissements interrogés.[3] Cette convergence renforce le signal, sans constituer une mesure indépendante et exhaustive de l’hôpital français : SUdF est une organisation de professionnels de la médecine d’urgence et la FHF représente les établissements publics de santé ; toutes deux défendent aussi des positions sur les moyens et l’organisation du système.[2][3]
Les données publiques donnent cependant un cadre plus large : le ministère avait demandé dès mai d’anticiper les tensions estivales, Santé publique France a mesuré des excès de mortalité toutes causes pendant les épisodes caniculaires et Météo-France classe l’été 2026 au premier rang depuis 1900.[4][5][11][12][13]
Le bilan de l’été ne peut donc pas se limiter à constater que les urgences sont restées ouvertes. Il doit aussi regarder les conditions de cette continuité : renforts réellement disponibles, heures supplémentaires, lits d’aval, durée d’attente avant hospitalisation et capacité des bâtiments à rester praticables pendant des chaleurs extrêmes.
Météo-France estime que l’été 2026 préfigure les étés auxquels la France pourra être confrontée à l’avenir avec le changement climatique.[4] Dans ce contexte, l’absence de rupture immédiate ne suffit pas à démontrer qu’une organisation peut absorber durablement la répétition de tels épisodes.
Références
- Le Dauphiné Libéré avec AFP, « Trois jours d’attente, renforts insuffisants... le bilan noir de cet été aux urgences », 17 septembre 2026.
- Egora, « Explosion d'appels, services sans clim… Une enquête revient sur l'été infernal des urgentistes », 17 septembre 2026.
- Fédération hospitalière de France, « Au sortir d'un été extrême, donnons à l’hôpital public les moyens de continuer à répondre présent ! », 8 septembre 2026.
- Météo-France, « Bilan climatique de l’été 2026 (juin-juillet-août) », 3 septembre 2026.
- Ministère de la Santé, « Circulaire n° DGOS/AS3/DGS/2026/66 du 29 mai 2026 relative à la préparation du système de santé afin de garantir l’accès aux soins non programmés et de médecine d’urgence durant l’été 2026 », 29 mai 2026.
- Sénat, « Commission des affaires sociales : compte rendu de la semaine du 6 juillet 2026 », audition du 7 juillet 2026.
- Le Monde, « Comment les canicules à répétition ont mis l’hôpital en surchauffe », 17 septembre 2026.
- Roussel M. et al., JAMA Internal Medicine, « Overnight Stay in the Emergency Department and Mortality in Older Patients », 6 novembre 2023.
- Miró O. et al., European Journal of Internal Medicine, « Overnight stay in Spanish emergency departments and mortality in older patients », 2024.
- Fabbri A. et al., Journal of Clinical Medicine, « Overnight Stay in the Emergency Department and In-Hospital Mortality Among Elderly Patients: A 6-Year Follow-Up Italian Study », 22 avril 2025.
- Santé publique France, « Canicule et santé : excès de mortalité durant l'épisode de canicule du 17 juin au 2 juillet 2026 », 22 juillet 2026.
- Santé publique France, « Canicule et santé : excès de mortalité durant l'épisode de canicule du 3 au 22 juillet 2026 », 19 août 2026.
- Santé publique France, « Canicule et santé : excès de mortalité durant l'épisode de canicule du 27 juillet au 20 août 2026 », 16 septembre 2026.
- Ministère de la Santé, « Canicule : le ministère chargé de la Santé active la phase 3 de son plan ORSAN EPI CLIM et débloque en complément une enveloppe de 100 millions d’euros », 25 juin 2026.
- Gouvernement, « Les mesures prises contre le réchauffement climatique », juillet 2026.