Toronto, le rêve d’immigrants francophones
À leur arrivée à Toronto il y a quelques années de cela, Yassin Kaab Houdaifah, Wilfried Ngansop et Armel Kokea pensaient pouvoir vivre au quotidien en français. Or, ils sont arrivés au même constat dans les mois qui ont suivi : la métropole n'est pas aussi bilingue qu'ils le croyaient.
Même si tu travailles dans un milieu francophone, à l'extérieur, il y a juste des gens qui parlent anglais, souligne Yassin Kaab Houdaifah, qui est arrivé en Ontario comme étudiant international en 2022.

Yassin s'est trouvé un emploi au Collège Boréal après avoir effectué ses études dans l'établissement, qui est aussi l'une des seules institutions francophones en ville.
Photo : Radio-Canada / Magali Levesque
À Sudbury, il y a une communauté francophone, mais ici à Toronto c'est rare, fait-il remarquer.
Wilfried Ngansop et Armel Kokea sont arrivés en 2023 du Cameroun. Ils ont également été confrontés à ce même choc.
Pour quelqu'un qui est francophone, ce n'est pas du tout évident de s'en sortir professionnellement.

De gauche à droite : Wilfried Ngansop, une collègue et Armel Kokea. Tous les trois sont étudiants au Collège Boréal à Toronto.
Photo : Radio-Canada / Magali Levesque
Après le choc vient l'adaptation
Armel est arrivé en Ontario pourvu d’un permis de travail par le biais du programme Mobilité francophone. Il raconte avoir eu du mal à subvenir aux besoins de sa famille durant les premiers mois.
Il n'y avait pas de travail qui m'attendait dans le temps que je suis arrivé,, se rappelle-t-il. C'était chaud !
Wilfried et Armel ont d'ailleurs dû effectuer une reconversion professionnelle : ils suivent aujourd'hui des formations en sciences infirmières au Collège Boréal de Toronto, dans l’espoir de bientôt rentrer sur le marché du travail.

Le programme Mobilité francophone est destiné aux immigrants francophones pour qu’ils puissent travailler et vivre à l’extérieur du Québec, souvent recrutés par des employeurs canadiens. (Photo d'archives)
Photo : The Canadian Press / Chris Young
Puis, il y a la question linguistique. Si Yassin, Wilfried et Armel parlaient à peine l'anglais à leur arrivée (ou pas du tout), ils parviennent aujourd'hui à converser dans la langue de Shakespeare.
Il y a un décalage entre l'importance accordée au bilinguisme dans les discours présentés lors des salons qui font la promotion de l'immigration au Canada et la réalité ici au pays, selon le directeur du Réseau en immigration francophone dans le Centre Sud-Ouest de l'Ontario (RIFCSO), Alain Dobi.

Alain Dobi estime que le risque d'assimilation est particulièrement présent dans le Centre-Sud-Ouest de l'Ontario. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Bienvenu Senga
[ Ce ] qui nous est souvent rapporté, c'est le fait qu'on pensait que c'était bilingue tel qu'on l'a lu lorsqu'on a l'occasion de participer à des missions de prospection de recrutement à l'international.
Il reconnait cependant que ces salons à l'international s'efforcent de représenter le plus fidèlement possible les réalités et les particuliers propres à chaque région à ceux qui désirent immigrer au Canada.
Arriver pour repartir : comment renverser la tendance
Une analyse effectuée dans la région de Toronto et de Peel, réalisée, entre autres, avec le Réseau en immigration francophone du Centre Sud-Ouest de l’Ontario, révèle que plusieurs immigrants finissent par quitter la province pour le Québec après quelques années passées en Ontario.
Les auteurs vont jusqu'à parler d’espoirs trahis d’une fausse promesse d’un pays bilingue, où l’on peut vivre et travailler en français partout au Canada.
Sur le terrain, des efforts sont déployés pour renverser la tendance. Les provinces canadiennes, hormis le Québec, font d’ailleurs face aux pressions d'Ottawa pour inciter les francophones à s'y établir.
Si les cibles en immigration du gouvernement fédéral ont été revues à la baisse de manière générale ces deux dernières années, celles chez les nouveaux arrivants francophones se sont maintenues, dorénavant fixées à 10 % pour 2027 et visant 12 % pour 2029.
En Ontario, cette cible s'élève à 5 % pour les résidents permanents francophones.
L'avocat Joël Étienne croit, cependant, que ces objectifs des gouvernements sont impossibles à atteindre.
C'est un vœu pieux. [...] Si ça arrive, c'est par accident démographique, tout simplement.

Ce que les gens veulent, c'est d'être capable de venir au Canada le plus le plus rapidement possible, affirme l'avocat, même si cela implique pour certains d'entre eux de s'établir en milieu minoritaire, pour ensuite se diriger vers leur province de prédilection. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui
Mais n'empêche que ça, ça démontre une bonne foi de maintenir et d'agrandir les communautés francophones hors Québec, poursuit-il.
Quitter pour de bon ou trouver des occasions ailleurs
Environ 8000 nouveaux arrivants francophones sont accueillis par le Centre francophone du Grand Toronto (CFGT) chaque année : 85 à 90 % d’entre eux sont unilingues.
La directrice des services d’établissement emploi et logement au CFGT, Meryem Taleb, se souvient d'avoir vu plusieurs de ses clients s’en aller, il n'y a pas si longtemps de cela.

Mme Taleb soutient que l’usage de l’anglais demeure crucial si les nouveaux arrivants aspirent à de bonnes opportunités d’emploi et à bien s'intégrer socialement à Toronto.
Photo : CBC
On avait beaucoup de clients qui quittaient Toronto pour le Québec à cause de cette barrière de la langue et qu'ils allaient pour être capables de trouver vraiment de bonnes opportunités à la hauteur de leurs attentes.
Cette dernière garde un oeil positif sur la situation, estimant que les choses se sont nettement améliorées depuis 2023.

Maître Étienne, lui, pense que le départ de nouveaux arrivants pour le Québec exprime surtout une réalité économique plus qu'une réalité linguistique. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Daniel Thomas
L'ajout de services au Centre comme le programme pré-arrivée financé par IRCC est bénéfique, poursuit-elle.
Dans le cadre du programme, les intervenants du Centre entament les démarches d’établissement avec la clientèle bien avant qu’elle ne pose les pieds au pays.
L’animation de séance d’information permet aux nouveaux arrivants de se familiariser avec les réalités du marché dans le Grand Toronto, les perspectives d’emploi, d’études et de logement, mais surtout de construire avec les intervenants un plan personnalisé adapté aux besoins spécifiques de chacun.
Les questions en matière de transports et d'éducation pour les enfants des nouveaux arrivants reviennent le plus souvent, soutient la directrice.
Photo : Radio-Canada / Cedric Lizotte
Selon la directrice, les nouveaux arrivants savent désormais beaucoup mieux à quoi s'attendre, ce qui permet de réduire les écarts entre attentes et réalités sur le terrain. Par exemple, une personne bien préparée qui arrive avec un permis de travail est en mesure de se trouver un emploi en l’espace de trois à six mois à Toronto, selon le CFGT.
L'inclusion : source de chagrin et de frustration
Meryem Taleb soulève un autre enjeu : il n'y a pas de véritable intégration si l'aspect social de l'immigration est omis. Une partie des clients du Centre ne se sent jamais pleinement intégrée au tissu social avec les années qui s’écoulent.
Ils se retrouvent au bout de quelques années, ils n'ont pas d'amis [ … ] et ça, c'est très difficile. On a constaté une sorte d'immigration qui est un petit peu inversée, dit-elle.
Il y a des personnes qui décident de rentrer chez eux parce qu'ils ne trouvent pas en fait l'épanouissement social ou l'intégration sociale qu'ils pensaient peut-être avoir au moment d'arriver au Canada.
Elle croit d’ailleurs que ce facteur joue un rôle aussi important que l'intégration économique dans la rétention des immigrants francophones dans la région.
Bien qu'Armel Kokea n’ait pas l’intention de quitter Toronto, ni vers le Québec ni pour retourner dans son pays natal, il y avait déjà pensé.
Je me suis remis en question. Je me demandais si j'avais pris la bonne décision pour moi, ma femme et mes enfants en venant ici, dit-il.
Je n'ai pas eu la chance vraiment de rencontrer des personnes avec qui je pouvais exprimer vraiment mon chagrin et toute la frustration que je ressentais après 3 mois.
Un sentiment d’isolation, qu’ont aussi ressenti Wilfried et Yassin à un moment donné dans leur parcours respectif.
C'est une difficulté que tout immigrant doit éventuellement arriver à surmonter, dit Yassin Kaab Houdaifah.
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