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« C’est incroyable que 23 ans après la canicule de 2003, on soit si peu préparé » : l’économiste Aurélien Saussay favorable à une loi d’urgence écologique

Cet été – avec ses canicules à répétition, son record mondial de chaleur en août, ses mégafeux partout, l’effondrement meurtrier de glaciers au Népal… – a rappelé violemment la réalité du changement climatique, quelques mois avant la présidentielle 2027. Le 6 juillet, une centaine de personnalités avaient signé une tribune dans Le Monde, appelant à une « loi d’urgence climatique », pour arrêter l’expansion des énergies fossiles.

L’économiste de l’environnement Aurélien Saussay, professeur à la London School of Economics est l’un d’entre eux. Il plaide des investissements massifs dans l’adaptation au changement climatique et prévient : réduire les énergies fossiles est aussi une responsabilité individuelle qui ne pourra se faire sans changement de mode de vie.

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Aurélien Saussay, économiste professeur assistant à la London School of Economics, 5 mai 2025.

Challenges – Pourquoi avoir signé cette tribune pour une loi d’urgence écologique au début de l’été ?

Aurélien Saussay – On sortait d’un épisode caniculaire qui s’est fait sentir jusqu’à Londres. Je suis assez vieux pour me souvenir de 2003. Je trouve incroyable que 23 ans après on soit encore aussi peu préparés, qu’on ait aussi peu investi, alors que la trajectoire pour l’adaptation au changement climatique (TRACC) nous donne des projections bien plus sévères. On se dirige vers un réchauffement de + 4 °C en France métropolitaine.

Dans le même temps, TotalEnergies se félicitait d’avoir échappé à l’interdiction d’augmenter ses capacités de production d’énergie fossile dans son procès sur son devoir de vigilance, et annonçait un investissement dans un nouveau projet fossile aux Émirats arabes unis alors que l’on subissait le jour le plus chaud de l’histoire de France. Or le principal levier de lutte contre le changement climatique est bien la réduction rapide de la production d’énergies fossiles. C’est ce qui a motivé ma décision de signer.

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Que devrait contenir selon vous cette loi d’urgence écologique que vous appelez de vos vœux ?

La France est plutôt sur une trajectoire de baisse des émissions de gaz à effet de serre sur son territoire national, mais il faut aussi s’attaquer aux émissions importées qui comptent pour moitié dans l’empreinte carbone des ménages. Ce qui reste à décarboner est par ailleurs le plus difficile. Les deux principaux secteurs restants sont le bâtiment et les transports. Le deuxième marché carbone européen qui va arriver va justement les couvrir ainsi que les plus petites entreprises. Cela va se traduire par une fiscalité supplémentaire, et va aider à aligner le signal prix. Mais il faudra alors mieux accompagner les ménages, sinon la transition va être brutale. Si vous interdisez du jour au lendemain les passoires thermiques ou qu’il y a un renchérissement brutal du diesel, vous provoquez un rejet légitime. Il faut des financements pour aider à la transition. Pour les véhicules électriques, pour développer les transports collectifs. Sur l’habitat il faut renforcer les rénovations énergétiques, et généraliser les pompes à chaleur. Globalement, il faut continuer l’électrification de toute l’économie.

En revanche il reste beaucoup à faire sur l’adaptation. Il n’est pas question de climatiser tout le pays. Mais il n’est pas normal que les Ehpad et les hôpitaux ne le soient pas intégralement. Quand il fait plus de 40°C, planter des arbres ne suffit plus. Après il faut évidemment lutter contre les îlots de chaleur urbains, adapter les modes de construction des bâtiments neufs. Et beaucoup mieux planifier. L’incertitude et le stop & go réglementaires sont très néfastes à l’investissement, quel qu’il soit.

De 20 à 40 milliards d’euros d’investissements par an

Quels seraient les investissements nécessaires l’adaptation ?

Le think tank I4CE (l’Institut de l’économie pour le climat) a chiffré les besoins d’investissement pour l’adaptation entre 20 et 40 milliards d’euros par an. Un ordre de grandeur similaire à d’autres évaluations dans le secteur privé. C’est loin d’être énorme compte tenu de l’enjeu, 20 milliards d’euros c’est deux tiers d’un point de PIB. Un montant substantiel, mais pas non plus hors de portée.

Sait-on mesurer ce qu’on gagne à s’adapter ou ce qu’on risque à défaut ?

Les indicateurs de performance de l’adaptation ne sont pas du tout assez développés. Cela doit faire partie des chantiers prioritaires. Sur le confort thermique par exemple, nous n’avons pas vraiment de données. C’est un des rares points aveugles de notre statistique nationale par ailleurs très performante. Nous savons tout de même que la baisse de productivité est d’autant plus forte que l’adaptation est faible. Il existe une relation en U avec la productivité. On a plus de mal à travailler s’il fait très froid ou très chaud. Mais aux États-Unis par exemple, ce lien est devenu de plus en plus ténu à mesure que la climatisation s’est développée.

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Cette mesure de l’adaptation doit se développer pour s’assurer de la pertinence des investissements. Chaque décision devrait prendre en compte un climat projeté à 2050. La nouvelle gare de Nantes constitue un parfait contre-exemple. Le chantier de son hall principal s’est terminé il y a peine 6 ans, et c’est pourtant une immense verrière. Résultat, il a dû fermer pendant la canicule à cause de la surchauffe. La mesure du risque doit vraiment nous faire arrêter ce genre d'inepsie.

« Il ne faut pas totalement dédouaner le consommateur »

Dans cette tribune, vous plaidez aussi pour l’interdiction à toutes les entreprises françaises de financer ou de participer à l’ouverture de nouveaux projets fossiles. Mais si une major arrêtait de vendre du pétrole, une autre prendrait sa place pour répondre à la demande. Comment sortir de ce triangle de l’inaction entre l’État, consommateurs et entreprises qui se renvoient la balle ?

Depuis le début de la lutte contre le changement climatique, nous avons un problème de coordination. Les émissions de gaz à effet de serre sont mondiales. Agir pour leur atténuation ne rapporte pas immédiatement sur son territoire mais profite à tous. L’incitation à agir pour les États individuellement est donc faible. Mais si chacun laisse les autres faire l’effort, la situation se dégrade pour tous. Montrer l’exemple peut permettre de sortir de cet équilibre de l’inaction. L’Europe était en avance avec son marché carbone en 2005, il en existe aujourd’hui en Chine, pour les Etats côtiers des États-Unis ou encore en Australie.

Mais il ne faut pas non plus dédouaner complètement le consommateur. La bataille de l’opinion sur la réalité du changement climatique est gagnée, même aux États-Unis - les fausses polémiques des climato-sceptiques portent désormais sur la responsabilité de l’activité humaine. En revanche, selon les études d’opinion, les taux d’adhésion tombent à 25-30 % dès qu’on entre dans les moyens de lutte, qu’on touche à la voiture, à l’habitat… Si on demandait aux majors de réduire leur production – ce qu’on devrait faire – cela renchérirait le prix des fossiles. De facto, le mode de vie le plus compliqué (et cher) deviendrait l’habitat pavillonnaire, loin du centre, qui rend dépendant de la voiture. Or selon l’Insee, 80 % des Français continuent de désirer une maison individuelle avec jardin. Il y a ici un sujet de concordance entre la compréhension du changement climatique et des moyens pour l’atténuer.

Les 10 % les plus riches représentent en réalité 15 % des émissions de la consommation totale des ménages

Est-ce que cette responsabilité individuelle ne dépend pas quand même du niveau de vie de chacun ?

Il est indispensable que les très riches soient les premiers à fournir des efforts. Mais il est faux de dire que 1 % des Français sont responsables de la moitié des émissions de gaz à effet de serre. Le seul moyen de faire ce calcul est d’attribuer un facteur d’émission à un patrimoine. Or si on fait ça, il y a un risque de double compte. Le CO2 d’un litre de diesel brûlé doit-il être attribué à l’actionnaire de l’entreprise qui le produit, ou à la personne qui le brûle dans son moteur ou sa chaudière ? Le risque est de se dire que si le 1 % des plus riches fait des efforts, le problème est réglé. Or des chercheurs ont calculé en 2020 que les 10 % les plus riches représentent en réalité 15 % des émissions de la consommation totale des ménages. Leur contribution ne suffira pas, même si elle est absolument indispensable par souci de justice sociale.

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Changer de système implique de changer de mode de vie. Il y aura forcément des gagnants et des perdants. Par exemple sur l’emploi, la transition écologique va a priori engendrer une création nette, mais elle va surtout entraîner des réallocations très importantes. Il va donc falloir accompagner les salariés des secteurs perdants. Il faut aussi que le signal prix de la transition (avec un renchérissement des énergies fossiles) soit compensé.

Si on évite ces deux écueils, on peut espérer que la lutte contre le changement climatique ne renforce pas les inégalités déjà trop élevées aujourd’hui. Quand on parle de découplage, il ne s’agit pas seulement de découpler accroissement des gaz à effet de serre avec la croissance du PIB, mais aussi de découpler la croissance du PIB avec le niveau de bien-être.