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« C’est Dima qui l’a demandé » : Dmitri Peskov, le « siffleur » de Vladimir Poutine qui muselle la Russie

Dmitry Peskov

Lors d'une grande conférence de presse où Vladimir Poutine répond à « toutes les questions ». En arrière plan, Dmitri Peskov.

© SEFA KARACAN

Florent Barraco 11/10/2026 à 19:00, Mis à jour le 11/10/2026 à 19:33

Dans « Le Tsar en personne » (éd. Les Arènes), deux journalistes russes analysent le rôle du puissant porte-parole du Kremlin, qui joue le chaud et le froid pour maintenir le silence.

Comment les journalistes russes travaillent-ils pour couvrir le règne de Vladimir Poutine ? Entre la peur d'enquêter, la crainte des représailles et le sentiment que chaque question ou remise en cause peut être fatale, c'est ce que montre la passionnante enquête de Roman Badanine et Mikhaïl Roubine, dans « Le Tsar en personne » (éd. Les Arènes). Comme dans tous les régimes autoritaires, le pouvoir fait tout pour paraître soucieux de la liberté de la presse, accessible aux médias - voire soucieux de se faire aimer, comme ce fut le cas au début de la présidence de Poutine - et proche du peuple. Dans les coulisses, c'est bien différent. Les deux journalistes dressent le portrait de Dmitri Peskov, le puissant mais discret porte-parole du Kremlin.

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Né en 1967 et issu de l'élite russe, Peskov opère dans l'ombre en jouant volontiers les « bons gars », toujours conciliant. Il est considéré « comme la personne la plus "normale" de l’entourage présidentiel (...) cultivé, spirituel, bon vivant ». Selon les auteurs, il n'exerce pas la censure : il l'accompagne, d'une manière presque douce, à l'image de sa voix. « Peskov a sa manière bien à lui de s’exprimer, propre à désarmer jusqu’aux journalistes les plus incisifs. Si vous écoutez une vidéo de Peskov, même sans comprendre le russe, vous remarquerez qu’il émet un son très particulier, quelque part entre le chuchotement et le sifflement, au milieu de phrases prononcées à voix basse. Une de ses connaissances l’appelle d’ailleurs "le Siffleur" ».

Le « Siffleur », un sobriquet presque digne d'un méchant de film d'espionnage, oriente, accompagne et délimite ce qui est permis de ce qui ne l'est pas. « Le cas de Peskov permet de souligner un autre trait significatif de Vladimir Poutine. Une fois par an environ, cet homme d’ordinaire fermé comme une huître devient, comme par un coup de baguette magique, accessible à toutes les questions des journalistes, auxquelles il prend le temps de répondre pendant de longues heures. Ce prodige annuel se déroule lors de la "grande conférence de presse du président", ouverte à la quasi-totalité des médias russes. En règle générale, plus d’un millier de journalistes russes et étrangers y sont admis. » Le rituel est immuable : dans la salle, les journalistes brandissent des pancartes pour attirer l'attention du chef de l'État. Mais avant de pouvoir espérer poser une question, il faut passer par le bureau du « Siffleur ».

« Quant à vos autres questions… »

C'est ce qui est arrivé à Roman Badanine et Mikhaïl Roubine en 2015. Les deux journalistes enquêtaient sur les mystères entourant la fille cachée de Vladimir Poutine et souhaitaient également obtenir des nouvelles d'un de leurs collègues emprisonné : « J’adressai donc mes questions au service de presse de la présidence tout en écrivant à Peskov pour lui signaler directement notre requête. À ma grande surprise, je reçus bientôt un appel d’une collaboratrice de celui-ci, qui engagea une conversation dont je ne devais saisir le sens que plus tard : « Puisque RBK est un journal économique, est-ce que vous ne voudriez pas demander au président pourquoi les entreprises d’État n’ont pas diminué les rémunérations de leurs cadres en pleine période de crise ? » Je cherchais déjà une manière polie de mettre fin à cet échange, pour qu’on ne tente plus de nous souffler des questions dignes des médias d’État, lorsque mon interlocutrice lâcha cette remarque inattendue : « Quant à vos autres questions… Bien sûr, je ne peux pas vous interdire de les poser. » On nous proposait donc le marché suivant : nous poserions une question en apparence critique, à laquelle le Kremlin avait préparé ses éléments de propagande, en échange de quoi on nous laisserait libres de poser les nôtres. Dans sa réponse, Peskov confirma que j’avais correctement interprété la proposition. »

Russia's Prime Minister and presidential candidate Vladimir Putin (L)  looks on as he visits his campaign staff in Moscow, late on March 4, 2012, with Putin's spokesman Dmitry Peskov speaking by phone. Putin reclaimed today the Kremlin in a crushing…

Vladimir Poutine et Dmitri Peskov en 2012.

© ALEXEY DRUZHININ

Le jour de la conférence de presse, le micro est tendu à l'un des auteurs. Il pose ses trois questions. Vladimir Poutine balaie ses propositions économiques et élude la question sur sa fille. « Au sujet de notre collègue emprisonné, il promit d’examiner l’affaire de plus près. Après la conférence de presse, un membre de la garde présidentielle – peut-être un futur ministre ou gouverneur ? – m’approcha pour me demander mes notes présentant les circonstances de la condamnation. Un an plus tard, un autre journaliste souleva de nouveau la question lors du même événement ; Poutine répondit une fois de plus qu’il ne manquerait pas de s’en préoccuper. Comme on s’en doute, notre collègue a purgé l’intégralité de sa peine. » Le « Siffleur » avait réussi sa mission.

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Au début de sa carrière aux côtés du président, Peskov a parfois voulu donner l'impression que Poutine était ouvert à la critique, n'hésitant pas à pousser les journalistes à poser des questions plus mordantes (« C’est Dima qui l’a demandé »), notamment sur le tournant autoritaire du régime, les assassinats, les emprisonnements et la censure. Pourtant, après la conférence de presse, on fit comprendre aux journalistes que Peskov n’était pas entièrement satisfait : « Il aurait fallu être encore plus incisif. » Une contradiction que les deux auteurs résument ainsi : « Les mensonges qu’il profère à longueur de journée sont donc perçus comme une sorte de fatalité inhérente à sa fonction. Son métier consiste à se couvrir de honte face aux caméras pour que Poutine n’ait pas à le faire. »

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« Le tsar en personne », de Roman Badanine et Mikhaïl Roubine, éd. Les Arènes.

© TO BE COMPLETED

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