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« C'est ça qui me plaît : chercher toujours la petite bête » : Claire Bonnotte, l'enquêtrice de Versailles

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Claire Bonotte est conservatrice attachée à la provenance des oeuvres dans les archives et le bureau du grand commun, au château de Versailles, le 13 mai 2026.

© Dorian Prost pour Paris Match / N/C

Florent Barraco 22/08/2026 à 18:00, Mis à jour le 22/08/2026 à 18:00

LES ARTISANS DE VERSAILLES (7/8) - Le travail d'investigation de Claire Bonnotte et ses collègues garantit la transparence des acquisitions et permet aussi de raconter le parcours d'œuvres qui, pour certaines, ont traversé le temps et les aléas de l'histoire.

Travailler au château de Versailles, c'est aussi être enquêteur. Les ébénistes recherchent les origines des meubles et les conditions de leur réalisation, les doreurs traquent la patte de leurs prédécesseurs, les peintres s'attachent à imiter le geste ancestral sur chaque décor du théâtre de la Reine. Dans cette « brigade de recherche » œuvre une vraie enquêtrice : Claire Bonnotte, conservatrice attachée à la provenance des œuvres. Son métier : reconstituer leur parcours, parfois sur plusieurs siècles, et s'assurer notamment qu'elles n'ont pas fait l'objet d'une spoliation.

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Cette diplômée de l'École du Louvre, petite taille, silhouette fine et regard doux, malgré une timidité apparente, entretient avec le château une histoire assez personnelle. « J'étais étudiante en hypokhâgne au lycée La Bruyère, qui se trouve tout près d'ici, avenue de Paris. J'ai eu un début assez difficile en classe préparatoire et je venais me réfugier dans les jardins du château. Ce lieu a toujours été pour moi une sorte de grande maison dans laquelle je me sentais très bien. » En 2008, elle rejoint officiellement Versailles.

Remonter le fil du temps

Après une dizaine d'années passées au service des expositions, elle se consacre pleinement à ce qu'elle préfère : la recherche. Quand on lui demande de résumer son métier en une phrase, sa réponse fuse d'une petite voix calme et douce : « Faire la lumière. » Comprendre : éclaircir les zones d'ombre laissées dans l'histoire des œuvres.

Sa vocation d'enquêtrice s'est d'ailleurs révélée presque par hasard. Alors qu'elle mène une thèse en histoire de l'art médiéval, Claire Bonnotte se voit confier une quinzaine de cartons en provenance des archives de Gaston Brière, ancien conservateur du château. Au milieu des papiers, elle découvre des lettres racontant Versailles pendant la Seconde Guerre mondiale. « J'étais vraiment émue, parce que c'était très bien écrit. Cela donnait vraiment corps à un sujet que j'aimais beaucoup. » Elle plonge alors dans une histoire méconnue : celle d'un château vidé et protégé à l'approche de la guerre. Cette première investigation historique préfigure le travail qu'elle mène aujourd'hui sur les collections.

Avant qu'un tableau, un meuble ou un dessin puisse rejoindre Versailles, une question essentielle doit être posée : où cette œuvre se trouvait-elle auparavant ? À partir d'un dossier et de photographies, les chercheurs remontent le fil du temps. Catalogues de ventes aux enchères, archives, bibliothèques, bases de données spécialisées, clichés anciens, inscriptions, étiquettes collées au dos des cadres : tout peut constituer un indice. L'objectif est de retracer, autant que possible, la succession des propriétaires depuis la création de l'œuvre jusqu'à son apparition sur le marché.

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Avec une période particulièrement sensible : les années 1933-1945 et les spoliations commises dans le contexte des persécutions nazies. « On essaie vraiment de décortiquer, de comprendre quel a pu être le parcours de l'œuvre depuis sa création jusqu'à aujourd'hui et, surtout, de s'assurer qu'il n'y a absolument aucun détail alarmant quant à une éventuelle spoliation. »

La révolution de l'IA

Le travail ressemble parfois à celui d'un policier. La comparaison la fait sourire. « C'est ça qui me plaît : chercher toujours la petite bête. » Un nom, une date, une vente, une marque presque effacée peuvent suffire à ouvrir une nouvelle piste. Et le premier piège réside dans le fait de croire tout ce que l'on voit écrit dans le dossier. Un portrait aujourd'hui identifié comme celui de Madame de Maintenon a pu porter un tout autre nom un siècle auparavant. Un tableau attribué à Mignard peut désormais l'être à Charles Le Brun. Pour retrouver une œuvre dans les archives, il faut donc apprendre à la chercher sous toutes ses identités possibles.

Parfois, Claire Bonnotte en arrive à taper simplement « portrait de femme », avant de resserrer progressivement la recherche selon la date, les dimensions ou l'iconographie. Elle compare ensuite les résultats avec les œuvres signalées comme volées ou spoliées. L'équipe dispose même, sur ses téléphones, de l'application d'Interpol qui permet de consulter sa base d'œuvres recherchées. Internet a bouleversé la profession, mais n'a pas supprimé le flair. « Il faut quand même croiser les informations. » Certaines œuvres ont changé plusieurs fois de nom ou d'attribution, d'autres ont disparu du marché pendant des décennies. Et les trafiquants connaissent eux aussi les méthodes des chercheurs. Une étiquette au dos d'un cadre peut avoir été arrachée, le nom d'un propriétaire effacé, un élément modifié pour brouiller les pistes. Le moindre détail matériel compte.

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Dans les archives, de nombreux livres aident à reconstituer le parcours des oeuvres.

N/C / © Dorian Prost pour Paris Match

L'intelligence artificielle pourrait-elle bientôt résoudre ces énigmes en quelques secondes ? Claire Bonnotte ne semble pas inquiète. La reconnaissance visuelle offre déjà des pistes intéressantes, notamment pour comparer une œuvre à des milliers de photographies anciennes. Mais une grande partie des réponses dort encore dans des cartons d'archives qui n'ont jamais été numérisés. « Je suis rassurée de savoir que l'IA ne peut pas nous remplacer comme ça », sourit-elle.

Se remettre en question

Derrière l'image de l'enquêtrice solitaire, discrète mais persévérante, penchée sur ses archives se cache surtout un travail collectif. À Versailles, chacun possède son domaine : Claire Bonnotte travaille davantage sur la peinture, Vincent Bastien, son voisin de bureau, sur le mobilier et les objets d'art, Géraldine Bidot sur les dessins et les cadres. Les informations circulent aussi entre musées. Une piste repérée au Louvre peut aider Versailles, et inversement. « C'est important, dans notre métier, de se remettre en question. Parce qu'au fond, encore une fois, ce n'est pas une science exacte. »

Toutes les enquêtes n'aboutissent pas. C'est même l'une des frustrations du métier. Certaines œuvres semblent surgir du néant. Une date, un artiste, parfois un propriétaire récent, puis plus rien. « On sait juste que l'œuvre a une datation précise, mais quelle conclusion en tirer ? C'est une œuvre qui n'a pas de passé ? Elle en a forcément un. Mais lequel ? » Lorsque la vente aux enchères approche, il faut bien finir par « rendre la copie ». Le rapport est transmis au conservateur chargé de l'acquisition. S'il ne fait apparaître aucun élément problématique, le processus peut continuer. Si un doute subsiste, il est discuté et le risque évalué. Mais le dossier, lui, n'est jamais véritablement clos. Une information peut réapparaître dix ans plus tard, au détour d'un catalogue de vente numérisé ou d'un carton d'archives.

C'est précisément ce qui empêche toute lassitude. Chaque œuvre constitue une nouvelle affaire. Chaque détail peut faire basculer une enquête. Et certaines se terminent par une récompense très concrète : voir entrer au château l'œuvre sur laquelle on a travaillé pendant des semaines. La quadragénaire se souvient notamment d'un tableau de Maurice Utrillo représentant la grille de Versailles, acquis lors d'une vente en Suisse. Une toile de 1953 particulièrement symbolique, liée à une image utilisée pour contribuer au financement de la restauration du château dans l'après-guerre. Lorsqu'elle apprend que Versailles a remporté la vente, une vive émotion l'envahit. D'autres enquêtes prennent encore davantage de temps. Lors de l'exposition La Chine à Versailles, en 2014, les équipes identifient dans une collection privée américaine une paire de vases provenant des collections royales. Quelques années plus tard, le château parvient à les acquérir.

À Versailles, le passé ne reste donc jamais complètement immobile. Dans cette brigade-là, pas de gyrophare ni de scène de crime. Seulement des archives, des bases de données et beaucoup de patience. Avec une règle qui pourrait servir de devise à Claire Bonnotte : ne négliger aucune piste.