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"Blade Runner" de Philip K. Dick

Cette semaine, Julien Bisson nous emmène sur les traces d’un classique de la science-fiction sur fond d’intelligence artificielle.

Si je vous dis Robot Blues, il y a peu de chances que ça vous dise quelque chose, n’est-ce pas ? Et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Pas beaucoup plus sans doute… Et si je vous dis cette fois Blade Runner ? Là, il se pourrait que vous ayez des visions d’un Harrison Ford courant sous la pluie, à la poursuite d’un androïde aux cheveux blonds !

Trois titres français, pour un seul roman, voilà qui aurait pu faire sourire son auteur, Philip K. Dick, dont une grande partie de l’œuvre s’est justement penchée sur les variations entre le vrai et le faux, l’original et la copie, le rêve et la réalité, de Total Recall à Ubik ou Minority Report…

Mais dans les années 60, ce n’était pas encore une star de la SF…

Non, loin de là ! Dick n’est pas encore cet écrivain culte, ce gourou illuminé dont on dit qu’il écrivait ses romans en quelques jours shooté au LSD. Agoraphobe, paranoïaque, il a passé sa jeunesse à chasser ses démons, et notamment celui de sa sœur jumelle, morte peu après sa naissance. Mais dans ces Sixties qui commencent à enivrer la Californie, l’écrivain a enfin connu un peu de succès, grâce à son uchronie Le Maître du haut-château.

Surtout, ce trentenaire à la barbe déjà fleurie vient de rencontrer sa quatrième épouse, Nancy Hackett, alors âgée de 21 ans, qui va renouveler sa réflexion sur l’humanité et l’empathie, comme il le décrit lui-même : « Nancy m'avait révélé pour la première fois quel pouvait être le portrait d'un être humain vrai : tendre, aimant, vulnérable. Je commençais à élaborer ma théorie de l'humain contre l'androïde, cet humanoïde bipède qui n'est pas d'essence humaine.»

C’est nouveau, cette idée d’androïde ?

L’époque en tout cas est déjà aux « machines pensantes ». En 1950, Alan Turing avait jeté les bases de son fameux « test de Turing », un examen pour reconnaître une hypothétique « intelligence artificielle » avec un critère unique : est-elle capable, ou non, de faire croire à un homme qu’elle pense comme lui ?

Sur cette question de fond, Philip K. Dick va tisser une intrigue policière autour d’un chasseur de primes désabusé, chargé de retrouver des androïdes « Nexus-6 » pour les « retirer » - autrement dit les exécuter - dans un San Francisco post-apocalyptique, où l’air est devenu toxique et où les rares humains restants sont obsédés par la possession d’un animal, qu’il soit encore authentique ou une réplique « électrique »… D’où le titre original du roman, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui paraît en mars 1968.

Et ça marche ?

Pas vraiment ! Les ventes sont modestes, la critique boude le livre, et Dick lui-même finit par renier sa création en avouant dans un entretien qu’il « déteste » ce roman. Et pourtant, un mois seulement après le roman sort sur les écrans une autre œuvre pionnière sur l’IA : 2001, l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, et son ordinateur pris d’une folie meurtrière pour ne pas être débranché…

Le roman de Dick, lui, devra attendre encore un peu pour connaître pareil triomphe à l’écran… 1982 pour être exact, avec ce qui se fait de mieux alors à Hollywood : derrière la caméra, Ridley Scott, qui vient de triompher avec Alien ; devant, Harrison Ford, révélé par Star Wars. Les androïdes deviennent des « répliquants » et le roman rebaptisé Blade Runner.

Pourquoi ce titre d’ailleurs ?

Très bonne question, car l’expression « coureur sur lame » n’est nulle part présente dans le roman, et pour cause : elle est tirée d’une autre œuvre de science-fiction, publiée en 1974, qui imaginait un avenir dystopique où les trafiquants de matériel médical étaient appelés « blade runners ». Ridley Scott va tomber sous le charme du titre, et le succès du film fera le reste, imposant l’œuvre au sommet de l’esthétique cyberpunk et des réflexions sur l’intelligence artificielle. Au point de susciter trois suites romanesques et un deuxième film, en attendant une série qui devrait bientôt sortir, sous le titre Blade Runner 2099…

Ces petites histoires sont à retrouver dans Le 1 des libraires, actuellement en vente en kiosque et en librairie.