Avec “The Dog Stars”, Ridley Scott rêve du futur pour mieux ressusciter l’Amérique d’avant | Les Inrocks
Ridley Scott sucre les fraises dans ce blockbuster survivaliste cachant un tract faisandé pour le monde d’avant.
Ça fera au moins plaisir à Édouard Philippe : Ridley Scott “déteste le mot retraite”. Il l’a récemment proclamé dans la presse italienne et ne compte pas prendre la sienne, malgré son âge vénérable de 88 ans. Certes il n’est pas si rare de voir des cinéastes travailler jusqu’à la tombe, mais la particularité de l’auteur de Blade Runner est que la marche du temps n’entame en rien le volume économique de ses blockbusters, voire l’augmente : 200 millions pour Napoléon, 250 pour Gladiator II, et avec dans les tuyaux un Gladiator III et une Île au trésor, sa carrière se refuse encore obstinément à tout flétrissement crépusculaire.
Pourtant, qu’il le veuille ou non, il ne s’est pas vu vieillir. C’est particulièrement flagrant dans ce bidule post-apocalyptique adapté d’un best-seller de 2012 de l’écrivain et aventurier Peter Heller, et qui prend pour point de départ un tandem de survivants dans un Colorado retourné à la sauvagerie primitive sur les ruines d’une pandémie mondiale. Hig (Jacob Elordi) et Bangley (Josh Brolin), liés par une relation de mentorat assez conflictuelle, s’en sortent correctement depuis leur aérodrome de campagne, bien pourvu en vivres et petits plaisirs de survivalistes premium (café, cigares…), et efficacement défendu contre les hordes de “barbares”, des gangs de survivant·es sans foi ni loi qui pillent et tuent dans un esprit de bestialité retrouvée. Mais si le vieux savoure cette existence d’éternel soldat, son jeune acolyte rechigne à gâcher la sienne à survivre en mode Rambo sans être allé chercher mieux ailleurs.
Une nostalgie peut en cacher une autre
Même si le film tente un changement de dimension du côté du ciel (le héros se déplace dans un vieux coucou Cessna, n’arrête pas de parler d’étoiles), il produit surtout un effet d’écrasante familiarité, illustrant la permanence d’un cinéma américain pensé comme un catalogue de tropes désormais apte à se substituer intégralement à la représentation ; collection de gestes, de paroles, de types puisés dans une manière de vivre instituée comme idéal – disons l’American way of life des années 1950 à 1970.
La dépendance du cinéaste à des formes datées, et notamment à des postures archétypales de l’héroïsme, était déjà frappante dans Gladiator II : elle l’est plus que jamais dans ce récit par nature travaillé par la question du passé et du monde perdu, où une nostalgie peut aisément en cacher une autre. Hig rêve du monde d’avant, mais lequel ? D’un qu’il n’a pas l’âge d’avoir connu. Les artefacts qui rythment sa vie ou sa conversation sont un mélange de country, de cambouis, de pancakes : une americana working class fantasmatique tout droit sortie d’une chanson de Springsteen. Aucun personnage ne semble avoir un souvenir de la modernité : la vie technologique du XXIe siècle, avec ce qu’elle a sans doute de trop vulgaire, est effacée des mémoires. La fin du monde à moins pour fonction de l’anéantir vraiment que d’en reconstituer une capsule fantasmée.
On se demande jusqu’à quel passé The Dog Stars rêverait de remonter, avec ses curieux à-côtés comme cette secte d’amish formant à la bordure du récit un exemple lénifiant de communauté utopique, ou bien dans ses élans de puritanisme – et notamment du côté du couple principal timidement formé par Margaret Qualley et Jacob Elordi, qui passent le film à se frôler avec une pudibonderie d’un autre âge. Make America Great Again : tout ici se place sous les auspices du rêve trumpien, dans ce film qui ne prétend imaginer le futur que pour y restaurer l’image sublimée du passé.
The Dog Stars de Ridley Scott avec Jacob Elordi, Margaret Qualley, Josh Brolin… En salle le 26 août 2026.
- cafeyn