Ava DuVernay, une voix influente du cinéma et des droits civiques
Révélée avec le film Selma consacré à l’activisme de Martin Luther King, récompensée au Sundance Film Festival grâce à Middle of Nowhere, consacrée par l’épatante série Netflix Dans leur regard, fondatrice du collectif Array, l’hyperactive Ava DuVernay s’est toujours engagée pour la visibilité des personnes noires, sur les écrans comme en coulisses. Avec 14th, son prochain documentaire traitant de la protection des droits des anciens esclaves, elle prolonge la réflexion entamée par l’acclamé 13th – du nom de l’amendement qui, en 1865, a aboli l’esclavage.
En quoi 14th tombe à point nommé dans une Amérique qui semble toujours lutter avec la promesse de cette loi ?
Ava DuVernay : Cela fait déjà dix ans que 13th est sorti en salle. C’était le moment idéal pour aborder les questions soulevées par le quatorzième amendement, en résonance avec nos luttes actuelles… Surtout avec l’administration en place, qui tente d’imposer à notre avenir les aspects les plus tragiques et avilissants de notre passé. Il est donc crucial que le public sache que ces combats ont déjà eu lieu. Car, aux États-Unis, nous avons la très mauvaise habitude de ne pas appréhender pleinement tous les aspects de notre récit.
Pensez-vous, justement, que le cinéma puisse changer nos sociétés en racontant ce que les gens semblent avoir oublié ?
A. DV. Absolument. Le cinéma a le pouvoir d’animer et de raviver la mémoire. Et mes films ont pour but d’offrir à chacun la possibilité de réfléchir et de décider par lui-même de ce qui lui paraît vrai. Une partie de ce dont nous parlons dans 14th concerne la manière dont certains États de notre pays se racontent une histoire qu’ils appellent mémoire…

Le documentaire 14th d'Ava DuVernay
Paul Garnes/NetflixPourquoi avez-vous ressenti le besoin de créer le collectif associatif Array, voué à transformer les récits et à soutenir le travail d’artistes racisés ?
A. DV. Parmi tout ce que j’ai construit ou créé, Array est ce dont je suis la plus fière. Encore plus que mes films ! À l’origine, ma démarche était pourtant égoïste. J’avais compris que ma voix, en tant que réalisatrice noire, n’était pas une priorité pour l’industrie hollywoodienne. Que je pouvais être à la mode pendant quelques années, mais que si je voulais la longévité à laquelle j’aspirais, je devais créer un système parallèle. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas le dédier à d’autres personnes qui me ressemblent ou pensent comme moi ? L’union fait la force. Aujourd’hui, nous formons un formidable collectif de cinéastes. Nous produisons, assurons la promotion, distribuons et monétisons nos films. Au cours des quinze dernières années, Tilane Jones, la présidente d’Array, et moi-même avons travaillé d’arrache-pied pour maîtriser ces mécanismes. Ce qui était donc une démarche personnelle est devenu une entreprise bien plus audacieuse.
Pensez-vous que le fait de devenir réalisatrice après avoir travaillé dans le journalisme et les relations publiques, sans avoir suivi un parcours académique, vous a permis de préserver votre indépendance ?
A. DV. Sans doute. Et c’est vrai, je ne suis jamais allée dans une école de cinéma. Mais tout ce que je devais vraiment comprendre sur la construction et la narration des films, je l’ai appris sur les plateaux, sur les tapis rouges… Et, en remontant plus loin, à Compton, la ville de Californie où j’ai grandi, auprès de ma magnifique famille afro-américaine.
Votre tante Denise vous emmenait au cinéma chaque semaine et vous avez souvent parlé de la magie de cette expérience. La ressentez-vous toujours aujourd’hui ?
A. DV. Toujours ! En ce moment, je traverse une période difficile de ma vie personnelle, et mon premier réflexe, c’est de regarder un film. Pour m’apaiser, m’instruire ou me faire rire. J’ai toujours considéré le cinéma comme une fenêtre sur le monde. Et j’ai récemment compris qu’il s’agit aussi d’une fenêtre sur ma vie intérieure. C’est ma meilleure thérapie depuis 53 ans, et je lui en suis très reconnaissante !
Beaucoup de femmes vous voient comme un modèle. Quand avez-vous accepté ce rôle, qui a longtemps semblé vous gêner ?
A. DV. Il m’a fallu du temps, mais j’ai fini par accepter le fait que ce que j’ai accompli ait un véritable impact sur les gens. Après tout, c’était mon principal objectif, alors pourquoi résister à l’idée d’être un modèle ? Où que j’aille, des personnes viennent me parler de Selma ou de Dans leur regard. En vieillissant, on apprend à savoir qui l’on est, indépendamment du regard des autres. Alors, désormais, j’accueille le positif !