Au Palais Galliera, Marine Kisiel raconte une exposition “queer, féministe, résolument plurielle”
11h. Le Palais Galliera bruit des pas et conversations chuchotées en cette matinée qui réunit des journalistes, en grande majorité des femmes. Les portes s’ouvrent et chacune se presse autour d’Émilie Hammen, directrice du musée de la mode de la ville de Paris depuis un an, et Marine Kisiel, commissaire de l’exposition “Un Vestiaire à soi. Féminités dissidentes” du 19e siècle pour laquelle le rendez-vous a été donné. Non sans humour, c’est une caricature de l’illustrateur Draner qui ouvre l’exposition. On y voit deux personnages de dos, identiques de tous points de vue, dont on ne parvient à deviner le genre uniquement grâce aux pancartes sur lesquelles on peut lire “Femme” / “Homme”. Comme en écho au monde actuel, la peur de l’époque réside dans l’incapacité à distinguer “les sexes”, tant en raison des tenues vestimentaires que des attitudes. “Nous sommes 150 ans plus tard et le monde est loin de s’être écroulé”, sourit Marine Kisiel. "Cette exposition est une invitation à comprendre comment ce temps historique nourrit certaines connexions entre notre compréhension et notre capacité d’agir dans le présent. Il s’agit d’une exposition queer, féministe, résolument plurielle… Et historienne aussi".

Belle Jardinière, Costumes d’amazone, vers 1890
Le vestiaire féminin : un enjeu de représentation
Dans l’imaginaire collectif, la mode a toujours été un point névralgique de l’héritage des luttes pour les questions de sexualités et de genre. Lorsqu’on s’arrête précisément sur le sujet des femmes, l’industrie se targue souvent d’avoir joué un rôle dans leur émancipation, de la disparition du corset – attribuée à Poiret – à la mini-jupe – qu’on la veuille Mary Quant ou Courrèges – en passant par la démocratisation du pantalon – attribuée à Gabrielle Chanel. Mais accompagner les changements n’est pas la même chose qu’en être à l’initiative, comme le rappelle cette exposition qui met en lumière, plutôt que des créateurs et créatrices, des femmes qui ont fait du vestiaire féminin un enjeu de représentation et de redéfinition.
"Ce qui est considéré comme le vestiaire féminin n'est qu'une construction sociale qui appartient à un régime social, celui du patriarcat, un régime binaire qui renvoie à des rôles sociaux, à des possibilités et donc à une infériorité de la possibilité d'être femme et d'agir pour soi dans un monde dominé par les hommes", commence Marine Kisiel. "La féminité normative, c'est un grand récit patriarcal. Je souhaitais montrer ici combien d'autres récits les individus s'étaient inventés dans les marges, comment ces marges avaient irrigué la mode, comment le long trajet de la marche vers le centre avait fait la mode."33. Jean Béraud, Le Chalet du Cycle au bois de Boulogne, vers 1900 CC0 Paris Musées, musée Carnavalet

Jean Béraud, Le Chalet du Cycle au bois de Boulogne, vers 1900 CC0 Paris Musées, musée Carnavalet
La possibilité d’utiliser les expressions de mode queer ou lesbienne est également mise à mal, car elle se heurte à un imaginaire collectif suranné, dans lequel la lesbienne voit constamment sa féminité mise en doute, voire ignorée, parce qu’elle ne cherche pas à séduire le regard masculin. Un héritage des revendications politiques des activistes lesbiennes des années 70 et 80, qui rejetaient la mode et une apparence dite féminine pour contrer le carcan sociétal. Bien qu’elles aient adoptée une vision anti-mode, ces dernières s’inscrivaient malgré tout dans le sillage de femmes et figures dissidentes que dévoile le parcours de l’exposition.
D’abord, l’Amazone — surnommée ainsi parce qu’elle monte à cheval à califourchon, “comme un homme” — où l’on croise Marie-Antoinette, George Sand, qui a pris un nom d’homme pour écrire ce qui lui plaît sans être importunée, mais aussi Nathalie Barney, autrice américaine connue autant pour ses écrits et son salon littéraire que pour ses nombreuses amantes. Sous leur égide, fronder les carcans sociaux passe aussi par le vestiaire où le Spencer – cette veste courte que l’ancêtre de Lady Diana aurait inventée en brûlant sa redingote par inadvertance – côtoie des corsages qui améliorent la liberté de mouvement et des jupes dites Amazones qui dissimulent des pantalons afin de ne pas avoir à faire face à la police des mœurs. Ainsi, la mode du 19e siècle semble vivante. Privilégiée, sans aucun doute, mais pleine de possibilités et d’une influence certaine sur les tendances, comme en témoignent les nombreuses sources de presse de l’époque présentées au fil de l’exposition.
Marlene Dietrich, dans les années 1930© Bettmann
Faire parler les archives
Pourtant, on aurait tort de croire que l’histoire du 19e siècle telle que contée par cette exposition est facile à raconter. Marine Kisiel : "Une exposition, c'est le fruit d'un certain nombre d'années de recherche [...] mais c'est aussi, en amont, une construction de la possibilité d'un récit qui passe par un travail sur l'archive qui, ici, s'est heurtée très résolument au silence de l'archive." Cette réalité, la commissaire d’exposition a dû y faire face dès le début de son travail de curation, à travers des chapeaux, dont un haut-de-forme à monocle intégré, ayant appartenu à la princesse Murat. "Au tournant du 19e et du 20e siècle, le monocle est un signe de reconnaissance lesbien… Était-elle une dyke undercover ? Une complice ? Facétieuse ? Myope ? Apparemment oui", rit Marine Kisiel, "Et c’est sous les bons auspices de ce genre de questionnement et aussi de l’absence de réponse que l’on peut se permettre, car ici, on ne brutalise pas l’archive".

Un vestiaire à soi
"L’histoire de la mode lesbienne complexifie la grille de lecture binaire et hétéronormée opposant vêtements féminins et vêtements masculins.", réfléchit la chercheuse britannique indépendante Eleonor Medhurst. En 2024, elle a publié Unsuitable: A History of Lesbian Fashion, qui est ainsi devenu le premier livre à tenter d’écrire l’histoire de la mode lesbienne. Malheureusement pas encore traduit en français, le texte a pour point de départ une recherche
née de Dressing Dykes, un blog et compte Instagram à travers lesquels elle entend combler
l’absence de récits consacrés à cette histoire. "J'ai remarqué qu'il n'y avait pas grand-chose
d'écrit sur l'histoire de la mode lesbienne, alors même que la mode occupe une place si
importante dans la vie des personnes queer", explique la chercheuse lors d’un entretien
vidéo. Mais comment écrire une histoire de la mode lesbienne alors que la communauté a
longtemps été obligée de se dissimuler – et l’est encore dans certains espaces ?
Confrontée à cette incertitude, la chercheuse britannique opte pour l’expression “lesbian adjacent”. Elle explique : "J'utilise le vêtement pour créer des liens entre les gens, mais je dois reconnaître qu'il y a une part d"incertitude. Les mots sont des inventions, des manières de décrire des possibilités plutôt que des étiquettes rigides." Si Marine Kisiel choisit, quant à elle, le terme dandyke (contraction de dandy et dykes, argot anglophone désignant des femmes lesbiennes ou androgynes), les deux chercheuses montrent comment des trajectoires d’apparence singulières révèlent la manière dont les femmes ont appris à négocier les limites imposées à leur apparence. Pièce maîtresse de l’exposition parisienne : une salle consacrée à la garde-robe de Rosa Bonheur, artiste-peintre qui avait obtenu une autorisation officielle de porter le pantalon et revêtait constamment des blouses pour battre la campagne autant que pour peindre. Sur les mannequins, des costumes sur mesure, des objets personnels mais aussi des tableaux où on la voit représentée au bras de l’une de ses compagnes.
“Nous sommes là, nous avons toujours été là”
"J'ai écrit ce livre parce que je voulais découvrir une histoire dont je représentais, en quelque sorte, l'aboutissement. Mais je tenais absolument à éviter de me limiter au récit le plus facile, qui met en scène des femmes blanches et fortunées du passé, comme Anne Lister ou la reine Christine (dont je parle aussi, certes), pour inclure également des personnes racisées, des membres de la classe ouvrière et des parcours Trans", exprime Eleonor Medhurst. "Il reste encore tant à dire sur l'histoire de la mode lesbienne." Loin d’être un constat amer, cette dernière phrase reflète l’excitation face au travail qu’il reste à accomplir notamment pour les représentations raciales.
"L’archive est encore plus pauvre pour les femmes noires et racisées", abonde Marine Kisiel. "Il y a encore des combats à mener, ça, c'est sûr et c'est aussi ce sur quoi l'exposition finit en faisant une place modeste, mais déterminée aux noirités vestimentaires". Car si le 19e siècle est animé par la diffusion de l’image et de la critique sociale, ou encore par la construction de la démocratie, il est aussi celui de l’industrialisation…et de la colonisation. Marine Kisiel : “Cette expression noirité vestimentaire a été travaillée pour le catalogue par Theo Tyson. C’est une notion qui tente de montrer comment la mode et l'expression de soi par le vêtement sont des outils pour toutes les femmes et les personnes assignées femmes, mais peut-être encore plus dans des mondes où la présence de soi est plus difficile. Donc, la noirité vestimentaire, c'est l'expression de la dissidence sociale, sexuelle, de genre dans des vies et par des personnes encore plus marginalisées.”


Si les images sont moins nombreuses, elles ont malgré tout trouvé leur place au sein de
l’exposition et donnent à voir des femmes noires portant le costume tailleur, ainsi que des avis
de disparition de personnes esclavisées, dont celui d’Hélène Kraft, qui s’habille en homme
pour échapper à l’esclavage. Dans la dernière salle de l’exposition, sont présentées des
femmes qui ont fait du 19e siècle, le siècle d’expérimentation et de dissidences dans les
féminités. Des photographies en noir et blanc qui ont pu se glisser dans un portefeuille, une
poche ou un livre. Des photographies amateurs, de familles et d’amies, de femmes sans noms
dont on ne peut qu’imaginer l’histoire.
Imaginer, rêver, là est peut-être la force d’une telle exposition : nous aider à penser nos féminités dans la possibilité offerte par les femmes qui nous ont précédées. “J’aimerais en voir émerger davantage, et nuancer et affiner encore les récits que nous avons pu tisser ici… C’est un travail méticuleux, inventif et un peu rêveur aussi. On a beaucoup abordé les identités et les vies queer à partir des sources existantes, qui sont celles de la répression…Mais c’est aussi un travail de la joie. La joie, pour moi, d'être lesbienne, de parler de nous, de nous trouver des racines, des ancêtres queers… C’est ce que la marée de photos finale me permet de faire. Nous sommes là, nous avons toujours été là et voilà à quoi nous ressemblons.”