Au moins 17 morts et aucun missile russe intercepté: “La défense ukrainienne est au bout du rouleau”
28 missiles russes ont été tirés cette nuit sur Kiev, aucun n’a été abattu. Résultat: au moins 17 morts et 44 blessés. Cette attaque met à nu l’épuisement total de la défense antiaérienne ukrainienne: les munitions sont tout simplement épuisées. Comment la situation va-t-elle évoluer? Le colonel Roger Housen voit les marges de manœuvre se réduire dangereusement. “L’Ukraine est vraiment au bout du rouleau.”
Ine Holmstock, Martin Ducrotois
5 août 2026, 13:55
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La frappe de cette nuit suit un schéma bien rodé. Depuis des mois, la Russie intensifie ses attaques au moyen de missiles balistiques, tandis que l’Ukraine dispose de moins en moins de moyens pour les intercepter. “Nous observons cette tendance depuis le début de l’hiver dernier”, explique Roger Housen. “Il y a un manque de systèmes de défense antiaérienne ainsi qu’un manque de munitions. De plus, l’Ukraine est un pays immense qui compte de nombreuses grandes villes, des installations militaires et des infrastructures critiques. Il est humainement impossible de tout protéger.” Cela contraint la défense aérienne ukrainienne à faire constamment des choix difficiles.
Pour autant, le colonel Housen ne s’attend pas à ce que cette attaque fasse basculer soudainement la guerre en faveur de la Russie. “Les Russes ne mettront pas l’Ukraine à genoux pour autant”, affirme-t-il. “Mais la douleur, les dégâts et le nombre de victimes ne feront qu’augmenter, car les stocks de munitions permettant d’abattre les missiles balistiques sont désormais quasi nuls.”
Selon Roger Housen, les missiles balistiques appartiennent à une tout autre catégorie que les drones ou les missiles de croisière. “Ils s’élèvent à une altitude extrêmement élevée avant de foncer vers le bas à une vitesse vertigineuse. Pour les stopper, il faut des systèmes ultrasophistiqués. En Ukraine, le système Patriot constitue le pilier majeur de cette protection.”
Mais même ce joyau technologique peine de plus en plus à suivre le rythme. “Intercepter un missile balistique, c’est comme tenter de toucher une balle de fusil en vol avec une autre arme”, illustre le colonel. Comme les dernières variantes russes peuvent encore changer de trajectoire dans leur phase finale, un seul missile interceptor suffit rarement. L’Ukraine doit donc tirer trois à quatre missiles Patriot PAC-3 par cible — avec un coût unitaire oscillant entre trois et quatre millions d’euros. “Ils sont vraiment au bout du rouleau.”
Selon Housen, le problème dépasse largement les seules frontières de l’Ukraine : l’Occident produit tout simplement trop peu de munitions. Les géants américains de la défense Lockheed Martin et Raytheon fabriquent environ 600 missiles Patriot (PAC-3) par an. Ce chiffre devrait passer à 2.000, mais la montée en puissance de la production est lente.
En face, la Russie produit déjà 1.600 à 1.700 missiles balistiques par an, et vise à dépasser la barre des 2.000. L’Ukraine ayant besoin de trois à quatre interceptors par attaque, le déficit se creuse de façon exponentielle.
“Si les pays européens donnaient davantage, ils ne pourraient même plus protéger leurs propres ports et aéroports.”
“Ce qui est tiré en Ukraine et au Moyen-Orient dépasse de loin la capacité de production des usines”, souligne Housen. “Les pays européens ont déjà donné tout ce qu’ils pouvaient céder et ont atteint leur seuil critique. S’ils donnaient davantage, ils ne pourraient même plus protéger leurs propres ports et aéroports.”
Selon le colonel, tout indique que c’est le cas. “La Russie a trouvé le talon d’Achille de l’Ukraine: la défense contre les missiles balistiques montre ses limites.” Ce constat a rapidement conduit Moscou à un réajustement tactique.
“Les Russes misent désormais sur une saturation maximale”, analyse Housen. “Ils combinent missiles balistiques, missiles de croisière, essaims de drones de combat et leurres. L’objectif est simple: saturer les systèmes de radars ukrainiens. Lorsque la pression devient trop forte, la défense s’embrouille et de précieux missiles Patriot sont tirés sur des cibles sans valeur. C’est une stratégie calculée pour épuiser les stocks ukrainiens.”
Selon Housen, espérer une solution à court terme relève de l’illusion. Bien que l’Ukraine ait récemment annoncé le développement de son propre système de défense antiaérienne contre les missiles balistiques, le colonel qualifie ce projet de travail de longue haleine. “De tous les systèmes d’armes existants, ce type de défense antiaérienne est le plus sophistiqué”, explique-t-il. “Même dans le scénario le plus favorable, il faut au moins un an et demi pour qu’un concept devienne opérationnel. Pour cette année et la suivante, cela n’apportera donc aucun soulagement à l’Ukraine.”
L’Ukraine n’est pas la seule à se heurter aux limites industrielles; la pression monte aussi en Occident. Les États-Unis font face exactement aux mêmes obstacles logistiques. L’augmentation de la production de missiles Patriot nécessite de nouvelles usines, des machines spécialisées, un approvisionnement continu en semi-conducteurs et de la main-d’œuvre hautement qualifiée. “Ce n’est qu’à l’horizon 2028 que les producteurs américains auront suffisamment augmenté leur capacité pour reconstituer les stocks épuisés”, conclut le colonel Housen, dressant un tableau lucide de la situation.