Allemagne : la fuite de centaines de milliers de mails éclaire le processus de radicalisation de l'AfD
Il y a une semaine, 285 gigabytes de documents, issus de 420 000 emails piratés, appartenant à onze membres plus ou moins influents du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) ont été mis en ligne sur Internet. Un hacking qui porte sur des messages écrits entre janvier 2013 et septembre 2026. C'est à ce jour le plus grand piratage informatique jamais mené contre un parti politique en Allemagne.
Huit jours plus tard, les premières informations embarrassantes commencent à sortir du lot. Avec une personne en ligne de mire : l'actuelle coprésidente de l'AfD, Alice Weidel.
Avec Alice Weidel, le parti allemand d'extrême droite AfD se choisit une figure de proue atypiqueFinancement illégal
À la lecture de certains e-mails, dont l'authenticité a été vérifiée par plusieurs médias allemands, Alice Weidel aurait éludé une partie de la vérité sur l'affaire du financement illégal de son parti, en 2017. À l'époque, elle avait dit avoir eu connaissance, après son encaissement, d'un don illégal de 132 000 euros venu de Suisse. Ce don lui avait permis de financer sa campagne électorale sur les médias sociaux. Or selon plusieurs emails rendus publics, elle aurait en réalité été mise au courant beaucoup plus tôt. Une information qui change la donne puisqu'à l'époque, l'AfD avait dû payer une amende de 400 000 euros, avant que l'affaire ne soit classée sans suite. La semaine dernière, l'intéressée a pourtant maintenu sa position sur le sujet.
Révéler les "allégations d'irrégularités financières" est justement le but recherché par l'un des deux pirates informatiques, a priori à l'origine de ces révélations et interrogé par le magazine die Zeit. "Ces documents contiennent des indices inquiétants de malversations financières, et le public a le droit d'en prendre connaissance", explique cet Ukrainien, installé aux États-Unis et répondant au pseudo de Ver. "Il existe, selon nous, une contradiction flagrante entre l'image que le parti (AfD) donne de lui-même en public et ce qui se passe en interne, d'après certains de ces documents", ajoute-t-il, en rappelant aussi la présence de "propos haineux et racistes".
Après la victoire dans les urnes, l'AfD se prépare à gouverner en Saxe-Anhalt : "Tôt ou tard, le cordon sanitaire va tomber"La lecture de ces documents confirme aussi les tensions existantes au sein de ce parti, créé en 2013 comme une formation anti-euro, face à la radicalisation croissante de certains de ses membres. Ainsi, certains échanges d'emails font état d'un membre ayant voulu vendre un drapeau avec une croix gammée, ou d'un groupuscule appelé Club 88 – les chiffres correspondant aux lettres Heil Hitler.
De nombreux messages confirment ainsi l'opposition initiale d'Alice Weidel à ce processus de radicalisation, notamment en ce qui concerne Björn Höcke, le leader de l'aile radicale die Flügel, qui, en 2018, brisa un tabou en exigeant un changement "à 180 degrés" de la politique mémorielle allemande. Ces emails confirment le soutien initial d'Alice Weidel à une procédure d'exclusion du parti envers cet homme hautement polémique, même si ce processus n'aboutira pas.
L'extrême droite allemande décroche la présidence d'un Parlement régional, une première depuis 1945Même chose en ce qui concerne les relations avec le mouvement anti-musulman Pegida, qu'Alice Weidel ne soutient initialement pas, avant de mettre de l'eau dans son vin. "Ces emails confirment ce que l'on savait, c'est-à-dire qu'Alice Weidel a capitulé face aux extrêmes", commente Emanuel Richter, de l'Université d'Aix-la-Chapelle. "Ces emails documentent le processus de radicalisation du parti, mais ne constituent pas encore une bombe politique", ajoute-t-il.
Se pose en effet la question de savoir si ces fuites pourraient faciliter le possible lancement d'une procédure d'interdiction contre le parti d'extrême droite, que demandent certains. Sur ce point, les positions restent très partagées, tout comme sur la validité légale des documents piratés dans le cadre d'une telle procédure en interdiction. "Le mail qui changera la donne n'a pas encore été trouvé", a ainsi commenté le journaliste d'investigation Gabor Halasz, sur la chaîne MDR, en estimant toutefois que ces messages constituent une "pièce importante du puzzle".
En attendant, l'AfD a choisi de ne pas communiquer sur cette affaire. Dans une note interne, la direction a interdit à ses membres de répondre aux sollicitations de la presse à ce sujet.
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