Affaire Jubillar : nommer Delphine Aussaguel par son nom, c’est « la moindre des restitutions »
Pour les expertes interrogées par « Le HuffPost », la manière dont nous nommons les victimes de féminicide n’a rien d’anodin.

LIONEL BONAVENTURE / AFP
A picture taken on March 6, 2025 shows a candles and flowers displayed in front of the house of Delphine (portrait) and Cedric Jubillar in Cagnac-les-Mines. Cedric Jubillar, a painter-decorator living near Albi in southwestern France, was not at first a suspect when he reported that his wife Delphine had gone missing, but was charged with her murder in June 2021. The trial of Cedric Jubillar, accused of having made his wife Delphine disappear in December 2020, should be held between the end of September and October 2025 in the Tarn assize court. (Photo by Lionel BONAVENTURE / AFP)
C’est une coutume bien installée en France. Les « affaires » judiciaires les plus connues ont des noms. Certaines portent celui du lieu où elles se sont déroulées, d’autres celui du délit qui les caractérise. En matière de violences de genre, elles sont souvent baptisées du nom de famille de l’accusé. Daval, Pelicot, Dupont de Ligonnès… Des noms qui occupent beaucoup d’espace dans le traitement médiatique et politique de ces crimes.
Dans les cas de féminicides, c’est d’autant plus flagrant que les victimes mariées à leur meurtrier continuent à être appelées par leur nom d’épouse. Du moins jusqu’à récemment. Parfois à la demande des familles endeuillées, parfois d’une manière plus progressive, il est de plus en plus fréquent de nommer les victimes de féminicides par leur nom dit « de jeune fille ». C’est particulièrement visible depuis les aveux de Cédric Jubillar : dans la presse, on parle de plus en plus souvent de Delphine Aussaguel pour désigner sa victime, et non plus « Delphine Jubillar ». Un changement qui n’a rien d’anodin, nous expliquent le collectif féministe NousToutes et Muriel Réus, co-présidente de la Commission stéréotypes du Haut Conseil à l’Égalité.
Un nom « marital » d’usage seulement
Pour Muriel Réus, fondatrice de l’association Femmes avec…, nommer les victimes de féminicides autrement que par leur nom marital, « c’est la moindre des restitutions ». « Sinon, on fait disparaître la victime une nouvelle fois en l’appelant par le nom de son meurtrier. Dans le cadre des féminicides, qui sont des histoires de violence et de domination, c’est comme donner un droit de possession à l’agresseur, même après la mort. Il y a une forte valeur symbolique », argumente-t-elle.
D’autant plus que, comme le rappelle auprès du HuffPost une militante du pôle médias de NousToutes répondant pour le collectif, « dans le droit français, on garde notre nom de naissance toute notre vie, à moins de faire une procédure de changement d’état civil. Les noms maritaux, ce sont des noms d’usage. Ça semble donc logique de continuer à utiliser le nom de naissance quand on parle de quelqu’un. » Et d’ajouter qu’« arrêter de rattacher l’identité des victimes aux personnes qui les tuent, les violentent, les assassinent, c’est une bonne chose. » Muriel Réus rappelle ainsi qu’au moment du meurtre d’Alexia Fouillot par Jonathan Daval, c’est la famille de la victime qui a demandé qu’on cesse de l’appeler par le nom de son meurtrier, une pratique qui était perçue comme une violence supplémentaire, mais aussi une manière de lui « rendre » son identité.
Une autre manière de parler des féminicides
Car parler sans cesse du meurtrier, c’est aussi construire un récit autour de lui. « Ces femmes, elles avaient des vies sociales, des vies professionnelles, des vies de famille. Les nommer avec leurs noms d’épouses, c’est constituer des histoires autour des agresseurs, pas autour des victimes », pointe Réus.
Nos deux interlocutrices s’accordent, choisir de dire Delphine Aussaguel plutôt que Delphine Jubillar est important, et pourrait même être le signe d’un changement de société plus profond. « On voit que le traitement des féminicides évolue, on a arrêté d’utiliser le faux terme de “crime passionnel”. C’est peut-être l’évolution logique de la prise en compte des victimes, et une manière de continuer à lutter contre ces violences », suppose la représentante de NousToutes. Mais elle tient à rappeler que chaque cas est différent. « Gisèle Pelicot a choisi de garder son nom d’épouse, par exemple. Nous appelons à respecter l’appellation qui est choisie par la famille des victimes, les proches, l’avocat. »
Interviewé par Le Figaro Madame, l’avocat du frère et de la sœur de Delphine Aussaguel, Laurent de Caunes, a souligné que ce changement flagrant depuis le début de l’affaire en 2020 n’était pas né d’une demande de la famille. « Je pense que c’est venu naturellement pour certains médias et c’est une bonne chose. Au bout d’un moment, on a fini par comprendre que ce dossier n’était pas uniquement tourné autour des Jubillar », soutient-il. Et de s’en réjouir. « Son nom est Delphine Aussaguel. Sa famille s’appelle Aussaguel. Ce sont des personnes très discrètes et sans histoires. Mais je pense qu’ils sont très touchés par le fait de revoir le nom de leur fille associé à eux et non plus à celui qui l’a tuée. »