"Toi, tu vas fermer ta gueule" : la nuit du drame racontée par ceux qui l’ont vécue
Quatre ans après la mort de Federico Martin Aramburu, Shaun Hegarty, un serveur et le videur du Mabillon racontent pour la première fois cette nuit d’horreur, de la première altercation aux dix coups de feu.
À cinq heures du matin, le boulevard Saint-Germain flotte un peu entre deux mondes. Les fêtards disparaissent, les premiers travailleurs ne sont pas encore là. Le long des trottoirs, les rideaux métalliques sont tirés, les feux passent du rouge au vert pour personne ou presque, une fourgonnette de livraison ronronne au loin. C’est dans ce Paris-là que Federico Martin Aramburu, 42 ans, va donc mourir. Pendant quatre ans, la justice a découpé cette nuit d’horreur en morceaux. Des vidéos, des horaires, des trajectoires, des secondes séparant deux séries de tirs. Mardi, salle Voltaire, elle a enfin été racontée par ceux qui y étaient. Un client un peu trop bavard, un serveur, un videur. Et surtout celui qui était là du début à la fin : Shaun Hegarty. "Cela fait quatre ans que j’attends d’être là, devant vous", a-t-il aussitôt lancé au président.
Le 18 mars 2022, Hegarty et Martin Aramburu sont dans le triangle de la Soif. "Fede" a une bonne nouvelle : leur agence de voyages "Esprit Basque" vient d’être agréée pour la Coupe du monde 2023. Ils boivent, discutent puis repartent vers leur hôtel, le Prince de Conti. En passant devant le Mabillon, ils voient encore de la lumière. Ils ont faim et s’installent en terrasse. Au commencement, personne ne se bat. On parle. On plaisante. Bouvier et Le Priol demandent aux anciens rugbymen d’où ils viennent. Hegarty explique son côté sang-mêlé – un père néo-zélandais, une mère irlandaise- et leur présente son ami franco-argentin. "Monsieur Bouvier montre alors le sol et dit :" Nous, on est d’ici." Je me demande s’il parle du trottoir avant de comprendre où il veut en venir. Je décide de passer à autre chose." Dans le décor apparaît Jérémy Lambert : 41 ans, avocat dans le civil, tout juste sorti de chez Castel avec un ami notaire. Un gentil lourdaud de fin de soirée, de ceux qui, quand la nuit devrait finir, trouvent toujours quelqu’un avec qui la retenir. Avec Romain Bouvier et Lyson Rochemir, Lambert rigole. Le Priol, lui, apprécie moins l’intrusion. Il demande à Lambert et son ami Vincent, qu’il soupçonne de draguer Lyson, de "fermer [leurs] gueules." L’avocat comprend qu’il est temps de rentrer. Face à la cour, Shaun Hegarty raconte la même scène. "Je les trouvais agressifs et méprisants envers ces deux hommes." Il décide d’intervenir. A-t-il alors traité Le Priol de "con" ? Il ne s’en souvient plus mais "à ce moment-là, toute la terrasse le pensait très fort." Agacé par l’intervention de Shaun Hegarty, Le Priol se lève et donne trois petites tapes à l’ancien président du BO. Il lui parle des forces spéciales, des sports de combat. La tension grimpe. "Ferme ta gueule, aurait aussi dit Le Priol à Hegarty. Sinon je te fume et je baise ta mère." On sépare les deux hommes. Federico, le nez dans son burger, n’a pas apprécié la manière dont son ami a été provoqué. Shaun poursuit : "Il a eu ce geste malheureux, que je ne lui avais jamais vu faire." Il attrape Le Priol par la capuche et le déséquilibre. La première bagarre éclate. "On prend des coups, on en donne. Ça dure dix secondes."
On serait partis vingt secondes plus tard…
Sébastien Laurent, serveur du Mabillon, entre alors dans l’histoire. Lui connaît Bouvier et Le Priol : des habitués, présents environ une fois par semaine, généralement ensemble. De leur passé, il ne sait rien. À la barre, son témoignage apporte ce que les caméras ne peuvent enregistrer : la température des accusés. Bouvier est plutôt calme. Le Priol, "agité, très énervé". Quant aux deux rugbymen, ils sont arrivés en titubant de la rue Princesse mais sont restés "courtois". Ils voulaient simplement manger. Laurent connaît ces fins de nuit parisiennes. L’alcool a travaillé les corps et un regard suffit parfois à faire vriller les noceurs. Les bagarres ne sont pas quotidiennes au Mabillon, explique-t-il, mais cela arrive. Souvent entre deux et cinq heures du matin, avec "un taux d’alcoolémie assez important." Cette fois, ça chauffe vraiment. Les deux rugbymen ont rapidement pris le dessus. Devant la boutique Chevignon, le serveur, adepte du jujitsu brésilien, intervient, enlace Federico, l’entraîne au sol pour le calmer. "Je pense que ça a marché. Il s’est relevé et m’a aussi aidé à me relever." Puis le garçon de café regarde Aramburu et Hegarty repartir bras dessus, bras dessous. Dans leur esprit, l’histoire est terminée.
Salle Voltaire, l’huissier de justice, chargé de conduire les témoins à la barre, appelle alors Houcine, le videur du Mabillon. Celui-ci assure qu’à la fin de la première bagarre, Loïk Le Priol a enfilé un brassard de police, dégainé une arme et répété à trois reprises : "Je vais le tuer, je vais le tuer, je vais le tuer." De quoi caractériser une préméditation. Pendant que l’ancien commando monte en pression, Hegarty et Aramburu marchent dans Saint-Germain. Derrière eux, Laurent voit Le Priol partir en courant dans leur direction. Bouvier, lui, fume encore une cigarette devant le Mabillon. Lyson Rochemir est au volant de la Jeep. Le serveur leur demande de rattraper leur ami. Ils partent. Hegarty et Aramburu, eux, pensent déjà au lendemain. Leurs clients les attendent. Une balade en péniche est prévue avant France-Angleterre au Stade de France. Hegarty porte les traces de la bagarre et ne veut pas se présenter ainsi devant eux. Ils entrent à l’hôtel Welcome et demandent des glaçons. Quelques glaçons. Rien de plus. De quoi faire dégonfler un œil, effacer les traces d’une bagarre idiote et retrouver au matin le cours normal des choses. Les deux hommes ressortent du Welcome. "On serait partis vingt secondes plus tard, dit encore Shaun, ils seraient passés sans nous voir." Sur le boulevard surgit alors la Jeep. Hegarty entend : "Ils sont là." Rochemir est au volant. Bouvier descend. Federico s’avance, lui parle. L’échange dure une vingtaine de secondes et quatre détonations retentissent.
La polémique du "sac" à glaçons
Shaun Hegarty est au milieu des tirs et pourtant son cerveau invente une explication ordinaire. Il pense voir "une arme factice" et entendre le bruit d’un "pétard mouillé". Les spécialistes lui expliqueront plus tard ce mécanisme : la dissociation. Face à une scène devenue inconcevable, son cerveau refuse momentanément ce que ses yeux lui montrent. Loïk Le Priol arrive à son tour. Selon Hegarty, Federico comprend immédiatement le danger : "Fede agrippe Le Priol en premier parce qu’il se dit : "Si le premier m’a tiré dessus, le second fera pareil."" Shaun flotte encore hors de la scène. "Je ne suis pas en état de faire quoi que ce soit." Il essaie pourtant. Dans sa main se trouve toujours le tissu rempli des glaçons récupérés quelques instants plus tôt. Il frappe Le Priol avec mais la rixe continue. Au sol, Aramburu et Le Priol luttent. Se relèvent. Puis six nouvelles détonations déchirent le petit matin. Dans son témoignage, Hegarty ne laisse aucune place au doute : "M. Le Priol n’a pas fait de tirs de sommation. Il a simplement tiré pour en finir, pour montrer qui avait gagné." Ce sont ses certitudes de témoin et d’ami, contestées par les accusés. Dans le box, Bouvier secoue ostensiblement la tête, Le Priol serre la mâchoire.
À l’instant où Federico s’effondre contre une poubelle, Hegarty s’approche et entend : "Appelle la police, je vais mourir." Cette fois, il n’existe plus d’histoire que son cerveau puisse inventer. "C’est là que je suis revenu en mode normal. Fede avait du sang dans la bouche et s’étouffait dans mes bras." Au même moment, Sébastien Laurent accourt. L’homme inanimé est celui qu’il avait ceinturé quelques minutes plus tôt pour le calmer. Il commence un massage cardiaque. Des gyrophares passent dans la rue. Le serveur du Mabillon interpelle les forces de l’ordre, qui font demi-tour. Les secours arrivent. Shaun Hegarty est déshabillé pour vérifier qu’il n’a pas été touché. Lui pense déjà à Maria, l’épouse de Federico. Il l’appelle. Elle ne répond pas. Alors il téléphone à Miren, sa propre femme, qui se rend au domicile des Martin Aramburu à Biarritz. À cet instant du récit, les glaçons refont leur apparition salle Voltaire. L’un des conseils de Loïk Le Priol soutient que son client n’aurait sorti son arme qu’après avoir été frappé derrière la tête par Hegarty avec le sac qui les contenait. Le témoin rectifie, agacé : "Pas un sac… Un chiffon avec quelques glaçons dedans…" L’avocat insiste : "une arme par destination". Hegarty goûte peu la formule. Il est persuadé que ses poings seuls auraient fait autrement plus mal. Et lorsqu’on lui demande ce qu’il pense aujourd’hui des hommes assis dans le box, il ne cherche pas ses mots : "Ces gens-là sont dangereux et méritent de rester le plus longtemps possible en prison. Ils n’assument rien de ce qu’ils ont fait et seraient capables de faire la même chose dès demain."
Cecilia, la douleur d’une mère
Aussi longue soit-elle, la nuit du 19 mars n’est pas encore terminée. Pendant que les gyrophares bleus découpent les façades du boulevard Saint-Germain et que Paris recommence lentement à vivre, à des milliers de kilomètres de là, Cecilia Aramburu dort encore. Sa petite-fille de quatre ans est couchée auprès d’elle. Tous les matins, à 7 h 30, son mari Edgardo ouvre son ordinateur pour lire les journaux. Ce matin-là, curieusement, il ne le fait pas. Soudain, son téléphone sonne. Un ami lui demande : "Edgardo, que s’est-il passé avec Federico ?" Il appelle Maria, l’épouse de son fils. La réponse tient en quatre mots : "Oui, Fede est mort." Alors il marche jusqu’à la chambre. Une première fois. Il ressort. Une deuxième. Puis une troisième. Il n’arrive pas à réveiller Cecilia pour lui dire ce qu’un père ne devrait jamais avoir à annoncer à une mère. Finalement, elle ouvre un œil et il lui fait signe de le suivre dans le salon. Elle ne comprend toujours pas, pense même l’avoir vu sourire, dans la pénombre. Puis Edgardo lui dit : "Fede est mort, Cecilia. Il a été assassiné". Il n’y a pas de lendemain à une phrase pareille.