Lausanne: un habitant sur deux manque d'arbres dans sa rue
La RTS a mesuré le couvert arboré, le bâti et la chaleur nocturne des 84 secteurs de la ville. Verdict: le feuillage n'a pas la même générosité selon le quartier, ce qui a des conséquences sur les nuits de canicule.
Ce soir, avant de fermer les volets, jouez à un petit jeu. Postez-vous à votre fenêtre et comptez les arbres. Pas les bacs à fleurs ni les géraniums du balcon. Les vrais arbres, ceux qui montent à plus de trois mètres et dont les feuilles projettent une ombre sur le trottoir. Si vous résidez vers la Vallée de la Jeunesse, vous avez probablement perdu le compte. En revanche, si vous habitez aux abords de la Rue Centrale, vous cherchez encore.
>> Le sujet du 19h30 :
Lausanne passe pourtant pour l'une des villes les plus vertes de Suisse. Le titre n'est pas usurpé, mais il tient surtout aux alentours: 1500 hectares de forêts et quelque 90'000 arbres. Le hic, c'est que la forêt du Jorat, à l'extérieur de la ville, n'a jamais rafraîchi le sommeil de personne au centre-ville. Ce qui compte pour l'habitant qui cherche le frais un soir de canicule, ce sont les arbres de sa rue. Ce sont ceux-là que nous avons étudiés, ceux qui se trouvent là où les gens dorment. En croisant six jeux de données publiques (lire la méthodologie ci-dessous), nous avons dessiné un portrait de la canopée lausannoise, secteur par secteur.
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Deux Lausanne sous le même ciel
D'un côté, les quartiers qui respirent, situés aux abords des grands parcs de la ville. Les secteurs de Milan, de la Vallée de la Jeunesse, de l’avenue de l’Elysée et de Mon-Repos bénéficient d’environ 40% de feuillage vu du ciel. De l'autre, un cœur de ville minéral qui suffoque: la Rue Centrale tombe à 2,5, le Flon et Chauderon peinent à dépasser les 7%. Entre ces deux visages de Lausanne, un rapport de presque un à vingt. Eloignés de trois kilomètres à peine.
Le couvert arboré lausannois oscille donc du quasi-désert à la forêt urbaine. Traduisons-le en habitants: 57% des Lausannois du périmètre urbain, soit près de 66'000 personnes, vivent sous moins de 20% de feuillage. Et si l'on retient les 30% que les urbanistes désignent volontiers comme seuil de confort, ce sont 94% des habitants qui passent en dessous. La quasi-totalité de la ville.
>> Les explications de Théo Jeannet dans le 19h30 :
Des arbres pour rafraîchir
Mais l’arbre rafraîchit-il vraiment? Faute de thermomètre – la mesure vaudoise classe la chaleur nocturne sur une échelle de un à cinq, elle ne la chiffre pas en degrés – on raisonne en tendance. Et cette dernière est nette: les secteurs les plus arborés sont, statistiquement, parmi les moins étouffants la nuit. A l’inverse, les plus bétonnés se trouvent parmi les plus chauds. Si l'arbre n'explique pas tout, il pèse clairement dans l’équation.
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Ce qui pèse davantage encore, c'est le sol. Le vrai coupable de la surchauffe nocturne, ce n'est pas tant l'absence d'arbres que la présence de minéral: le bâti étalé, l'asphalte, tout ce qui, la journée durant, emmagasine la chaleur pour vous la renvoyer la nuit, comme un radiateur qu'on aurait oublié d'éteindre et qui serait placé juste sous la fenêtre. Selon nos chiffres, c'est la surface bâtie qui colle le plus étroitement aux nuits les plus chaudes.
Si le lac restitue un peu de chaleur la nuit, un phénomène physique connu, cet effet reste marginal face au poids du minéral. Deux secteurs riverains le montrent: Ouchy, durci par ses quais et son bâti dense, compte parmi les plus chauds de la nuit, quand Élysée, voisine mais deux fois plus arborée, reste au frais. Même face au Léman, c'est l'arbre qui rafraîchit.
Le cas du centre-ville
S'il fallait un emblème, ce serait le secteur à proximité de la rue Centrale. Cette artère marchande cumule les mauvais points: 2,5% de canopée seulement, 85% de surface bâtie et la note de chaleur nocturne la plus élevée de la ville. Un vilain trio qui se répercute directement sur les 2053 personnes résidant dans le secteur. Faites le calcul: cela correspond à 1,4 mètre carré d'arbre par habitant. Autant dire un paillasson.
Derrière la Rue Centrale, le peloton des étouffés: Chauderon, le Flon, mais aussi Grancy et ses 2244 habitants. Grancy, justement, mérite un mot – car voilà un quartier qui a l'air aimable, sa rue principale large, bordée de quelques arbres denses. L'œil s'y trompe. Vu du ciel, 12% seulement de son sol porte du feuillage, et plus de la moitié est bâti. La leçon vaut pour toute la ville: ce n'est pas parce qu'on voit trois arbres en marchant qu'un quartier est ombragé. C'est la couverture réelle qui rafraîchit, pas celle qu'on remarque.
Planter, oui, mais où?
Il n’y aurait donc qu’à planter? Pour hisser tous les secteurs déficitaires à ce seuil plancher de 20%, il manquerait un demi-kilomètre carré de canopée. Cinquante hectares de feuillage à faire pousser dans les endroits où précisément il reste le moins de place, à savoir l’hypercentre dense et minéral, le déjà-construit. De plus, c’est aussi là que les sous-sols sont les plus occupés: chauffage à distance, conduites d’eau… Or, pour qu’un arbre puisse s’épanouir, ses racines ont besoin d'espace. C’est tout le paradoxe: là où l'ombre serait la plus utile, les arbres sont les plus difficiles à planter.
La Ville, elle, a pris date: son Plan climat vise une hausse de 50% de la couverture de canopée sur le territoire lausannois d'ici à 2040. Et les pelleteuses ne chôment pas: environ 2000 arbres plantés chaque année depuis 2021. Pour choisir les quartiers prioritaires, la Ville se base sur des données satellitaires, qui identifient les îlots de chaleur, mais également sur des données démographiques pour cerner les populations les plus vulnérables. Durant ces prochaines années, ce sont donc les quartiers de l’ouest du centre-ville qui seront visés par les plantations d’arbres.
Cécile Denayourse, Juliette Jeannet