« À Ceuta, le cri des pauvres s’élève en Europe »
À Ceuta, le cri des pauvres s’élève en Europe. C’est le cri des désespérés, des dominés, de ceux que le monde crucifie dans le silence et l’indifférence. Derrière les mots de ces femmes et de ces hommes, derrière leurs hurlements, derrière leurs larmes, derrière leurs espoirs, il n’y a pas simplement la manifestation d’une souffrance indicible : il y a la Croix.
La Croix qui se manifeste très précisément dans les plaies de l’humanité, là où le monde tue, exploite, divise. Ces jours-ci, Dieu a décidé de se révéler à Ceuta, s’incarnant dans le cri de ces jeunes Marocaines et Marocains, prêts à perdre la vie pour rejoindre le monde de l’opulence.
Tragédie bouleversante
Le monde de l’opulence, de son côté, n’a fait qu’employer le langage qui lui est propre, celui des chiffres, de la logistique et de la défense. 60 000 migrants se ruant sur l’Europe, disent-ils ; nous devons annuler Schengen, ajoutent-ils ; c’est une invasion inacceptable, concluent-ils. Les gouvernements européens ne connaissent pas la langue de Dieu, ils ne savent pas que le Fils habite le cri de tous les crucifiés.
C’est parce qu’ils n’ont pas appris à écouter le cri du Christ que, à Ceuta, ils ne sont capables que de voir des migrants illégaux, un espace économique foulé, une invasion inadmissible. Nos politiciens, d’abord et avant tout ceux d’entre eux qui se professent chrétiens, ne semblent avoir aucune idée de ce que cela veut dire que d’accueillir dans son cœur la Croix du monde, d’en écouter les cris les plus épouvantables, d’en éprouver, dans sa propre chair, la tragédie bouleversante. Cette ignorance les empêche d’entrer dans le mystère de la miséricorde divine et de s’en laisser transformer.
Mais plus encore que nos politiciens, ce sont nos institutions qui montrent l’étendue de leur anonyme froideur ainsi que leur totale inadéquation aux agissements de l’Esprit. Une fois de plus, elles se sont démontrées, ces derniers jours, incapables d’être à la hauteur des « racines chrétiennes » que, pourtant, de nombreux thuriféraires de l’ordre néolibéral n’ont de cesse de brandir.
Étrangers à l’Évangile
Elles ne manquent pas seulement d’un sens du réel – la compréhension des inégalités socio-économiques en Méditerranée et de leurs inévitables conséquences –, mais aussi d’une contemplation de la Croix. Tous occupés par une névrose conservatrice et une pulsion ordinatrice, l’une et l’autre typiques du néolibéralisme, nos institutions et nos politiciens ne sont plus en mesure de lire les événements autrement qu’avec les lunettes d’une politique asservie aux intérêts économiques et à la logistique de l’ordre.
Tous se gargarisent de grands mots à propos du peuple et de la nation, mais ils ne contemplent plus le visage de Dieu révélé par un homme crucifié par le monde, ils ont oublié le « voici » de Marie face à la Croix annoncée par l’ange, face à la Croix révélée par son Fils. Ils sont devenus entièrement étrangers à l’Évangile.
Ils n’ont même pas su pleurer les quelque 30 morts, noyés dans ce tombeau de la dignité qu’est la Méditerranée, de ces jeunes Marocaines et Marocains qui ont eu droit à une mort anonyme, sans enterrement, coupables d’avoir trop espéré, poussés par la misère, comme ces pauvres Italiens dont parle le pape François dans le prologue de son autobiographie, Espère, dévorés vivants par les requins dans l’océan Atlantique, alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Amérique.
À Ceuta, le cri des pauvres s’élève en Europe. Le Crucifié a décidé de s’y révéler. Mais l’Europe ne sait plus écouter, elle n’en a peut-être jamais été capable. À présent, elle ne sait même plus pleurer ses morts.
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