"À bout de nerfs et trempé de sueur : ainsi commença ma vie de prof"
Le nouveau roman de Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, est non seulement un des plus beaux de la rentrée littéraire mais il résonne aussi fortement – par hasard — avec le profond malaise et la révolte des enseignants en Belgique francophone.
On y retrouve sa très belle écriture, envoûtante et sensuelle qu'on admirait dans ses romans souvent primés comme Cercle, Jan Karski ou Tiens ferme la couronne, prix Médicis 2017.
"Cercle" de Yannick Haenel : Comment renaître à la vieOn y retrouve son double littéraire, Jean Deichel, né comme lui à Rennes et habité lui aussi par un désir profond de liberté, "Une seule chose m'intéressait : me sentir vivant et absolu". Comme le disait Rimbaud : "ma vie s'envole et flotte loin au-dessus de l'action".
Jean Deichel, jeune professeur de français, effectue son stage d'enseignant au collège Saint-Exupéry situé à Mantes-la-Jolie, en grande banlieue parisienne. Il est animé par une foi profonde dans la littérature et dans le pouvoir du langage qu'il veut transmettre à ses élèves. "La littérature était le dernier endroit où le langage continue à penser ; ainsi nous ouvre-t-elle une liberté que la société nous confisque."
Dans cette école qualifiée par ses collègues de "difficile", il se consacre à sa mission avec passion, mais se heurte vite à la réalité du terrain : professeurs surchargés qui le mettent en garde ("tu dois d'emblée tenir ta classe sinon ce sera foutu"), direction empêtrée dans d'éternels changements de normes, locaux vétustes, nécessité d'un revenu d'appoint, longs trajets pour rejoindre l'école, élèves qui, écrit-il joliment, "ne sont pas ignorants mais ignorants de ce qu'on ne leur a pas appris."
"À bout de nerfs et trempé de sueur : ainsi commença ma vie de prof". Mais il persiste et avec des méthodes originales et participatives de lectures collectives, il séduit sa classe et transmet la force des mots.
Yannick Haenel foudroyé par la passion pour le CaravageLa flamme de la transmission
Dans les années 90, Yannick Haenel fut lui-même, durant 17 ans, professeur de français. Il a une belle image du rôle d'un professeur, inspirée par un film où un poète russe traversait un village en tenant à la main une bougie allumée.
"Nous portions une bougie allumée d'un bout à l'autre de l'heure du cours ; elle n'arrêtait pas de s'éteindre et nous n'arrêtions pas de la rallumer. Si nous parvenions à conserver le feu allumé jusqu'au bout de l'heure, alors celui-ci illuminait de sa vérité l'ensemble des élèves, mais aussi le fait même d'enseigner : la transmission avait lieu." Yannick Haenel ajoute encore : "La transmission : la chose la plus importante au monde."
Empêcher que la mort ait le dernier mot.
La solitude des professeurs évoquée dans le titre est aussi cette solitude qui permet l'illumination, la poésie : "Quand on renonce à la poésie, c'est simple : on meurt".
De collège en collège, avec des amours éphémères, Jean Deichel cherche la lumière dans ses cours et aussi dans des jardins réels ou rêvés, au bord d'un lac, lors d'évasions à Pompéi et à Tarquinia (en souvenir de Marguerite Duras). Un grand vase cassé, très symbolique, évoque la scène identique dans l'Idiot de Dostoïevski quand, en le brisant, Mychkine détruit littéralement le vernis des faux-semblants.
Yannick Haenel a expliqué avoir ressenti la nécessité de ce roman après l'horreur des assassinats en plein cours de Samuel Paty et de Dominique Bernard.
Un roman qui raconte en les romançant autant la difficulté d'être prof aujourd'hui que la nécessité d'un métier qui reste "le plus beau du monde". Un livre pour empêcher, dit Yannick Haenel, que "la mort ait le dernier mot".
⇒ La solitude des professeurs est infinie | Roman | Yannick Haenel | Gallimard, 316 pp., 21,50 €, numérique 16 €
EXTRAIT
"Cette ritournelle rythme l'écriture de ce livre dans lequel je me suis engagé avec une espérance dont je reconnais la force sans bien comprendre ce qu'elle contient. Pourquoi raconter sa vie de prof ? Est-ce pour attirer l'attention ? Appeler au secours ? Je n'ai pas l'esprit revendicatif : ce qui me porte, c'est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien de ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s'appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque ; lorsqu'elle réussit, le monde s'éclaire."
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